Goût

L’art selon Diderot

Par Suzanne Lemardelé · Le Journal des Arts

Le 10 décembre 2013 - 725 mots

Le Musée Fabre expose des œuvres commentées par le philosophe dans ses chroniques de Salons selon un découpage thématique correspondant à ses critères de jugement : vérité, poésie et magie.

MONTPELLIER - Philosophe, dramaturge, romancier, Diderot (1713-1784) était-il également critique d’art ? Lui-même ne semble pas totalement à l’aise avec l’exercice : « J’aimerais mieux perdre un doigt que de contrister d’honnêtes gens qui se sont épuisés de fatigue pour nous plaire », écrit-il au baron Grimm à la fin de son compte rendu du Salon de 1763. Ce sont pourtant précisément ces chroniques, rédigées à partir de 1759, qui lui valent parfois la réputation d’être l’inventeur du genre. Elles sont destinées à la Correspondance littéraire, un journal manuscrit dirigé par l’aristocrate allemand et distribué à quelques prestigieux abonnés à la manière d’un courrier privé. Contournant ainsi toute censure, Diderot y commente neuf Salons, d’un ton tour à tour admiratif ou acerbe, où disparaît souvent toute crainte de froisser les principaux intéressés.

Déjà en 1984 une exposition parisienne à l’hôtel de la Monnaie avait confronté certaines œuvres aux commentaires de Diderot. Le parcours était alors chronologique, retraçant Salon après Salon les découvertes et les remarques du philosophe.

À Montpellier, le Musée Fabre a choisi un découpage thématique, articulé autour des trois critères selon lesquels Diderot juge la réussite d’une œuvre d’art : la vérité, la poésie et la magie. La répartition a le mérite d’expliquer et d’illustrer clairement ces concepts, au fondement de sa réflexion, même si, bien souvent, les trois données coexistent au sein d’une même création – preuve ultime de sa réussite selon Diderot – et rendent donc le classement quelque peu arbitraire.

« Esprit » et « délicatesse »
Le jugement de Diderot est d’abord celui d’un homme de lettres, moins sensible au métier même de peintre – du moins au début de son activité de critique – qu’aux sujets choisis. La vérité qu’il recherche dans l’art est morale et sociale, ce qu’illustre bien la première partie de l’exposition. Sur les cimaises gris clair, Greuze fait face à Boucher. Le premier est encensé par Diderot, qui élève ses scènes de genre au rang de la peinture d’histoire. « Sa composition est pleine d’esprit et de délicatesse. Le choix du sujet, marque de la sensibilité et de bonnes mœurs », s’extasie l’auteur du Fils naturel devant L’Accordée de village (Musée du Louvre, 1761). La belle Nativité de Boucher (1758, Musée Pouchkine, Moscou) l’agace au contraire au plus haut point, avec ces enfants roses et ce lit à baldaquin ridicule à l’arrière-plan. Malgré tout, le visage de la Vierge est si joli, le petit saint Jean-Baptiste si espiègle, que « je ne serais pas fâché d’avoir ce tableau. Toutes les fois que vous viendriez chez moi, vous en diriez du mal, mais vous le regarderiez », reconnaît-il.

Aux antipodes de l’accrochage serré du Salon, que quelques gravures rappellent au visiteur en introduction, la présentation sobre et claire permet de bien comprendre les différents liens qu’entretient Diderot avec le monde de l’art. Le critique se change parfois en souffleur, comme lorsqu’il suggère à Pigalle son célèbre Voltaire nu, représenté dans l’exposition par une petite terre cuite, ou qu’il imagine des programmes complets pour quelques monuments funéraires princiers.

La dernière partie de l’exposition, consacrée à la magie, témoigne d’un intérêt grandissant pour la peinture elle-même. Cette magie est le talent de l’artiste, celui qui permet au vrai génie de transcender les principes établis. Rares sont ceux qui y parviennent selon Diderot. C’est le cas de Chardin, le seul capable de faire apprécier une nature morte au philosophe, de Greuze, de David, de Vernet… Tous sont présents dans l’exposition, grâce aux prêts de nombreux musées et de quelques particuliers, à qui l’on doit notamment la présence d’une petite Madeleine (1764) de Lagrenée que Diderot, critique mais avant tout amateur d’art, s’était lui-même offert.

Le goût de Diderot – Greuze, Chardin, Falconet, David…,

jusqu’au 12 janvier 2014. Musée Fabre, 39, boulevard Bonne-Nouvelle, 34000 Montpellier, tél. 04 67 14 83 00, www.montpellier-agglo.com/museefabre, tlj sauf lundi, 10h-18h, puis du 7 février au 1er juin 2014 à la Fondation de l’Hermitage, Lausanne. Catalogue publié aux éditions Hazan, 240 p., 45 €.
Commissariat : Michel Hilaire, directeur du Musée Fabre ; Sylvie Wuhrmann, directrice de la Fondation de l’Hermitage ; Olivier Zeder, conservateur en chef du patrimoine
Nombre d’œuvres : environ 80

Légende photo

Jean-Simon Berthelemy, Portrait de Denis Diderot, 1784, Musée Carnavalet, Paris. © Photo : Musée Carnavalet/Roger-Viollet.

Jean-Baptiste Siméon Chardin, La Table d'office ou les apprêts d'un déjeuner, 1756, huile sur toile, Musée des Beaux-Arts, Carcassonne. © musée des Beaux-Arts de Carcassonne.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°403 du 13 décembre 2013, avec le titre suivant : L’art selon Diderot

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