Vendredi 14 décembre 2018

L‘art français à la sauce Blistène

L'ŒIL

Le 1 octobre 1998 - 455 mots

Réaliser aux États-Unis une exposition sur l'art français du XXe siècle relève de la gageure.

Autant le public américain ne cesse d‘affluer vers les commémorations vantant le génie des grands artistes français de ce début de siècle – le succès phénoménal de l‘exposition « Matisse » au Museum of Modern Art en est le meilleur exemple –, autant la création française des cinquante dernières années reste encore largement ignorée à quelques exceptions près. Ce pari difficile, Bernard Blistène, directeur adjoint du Musée national d‘art moderne, s‘y est attelé avec courage et persévérance. Le choix du Guggenheim n‘est donc pas fortuit. La richesse de ses fonds complète merveilleusement les collections de Beaubourg jusqu‘à la Seconde Guerre mondiale. L‘un possède l‘étude, l‘autre la toile. Pour Paysage à la tour de Kandinsky ou Le Violoniste Vert de Chagall, par exemple. Des séries peuvent également être rassemblées, mais la spécificité du Guggenheim ne réside pourtant pas là. Pendant les années cinquante et soixante, il a développé une attitude assez critique vis-à-vis du formalisme pro-américain très présent dans les institutions de la côte est. De ce fait, sa programmation fut longtemps très attentive au devenir de la scène européenne. Ce regard pro-européen se retrouve d‘ailleurs aujourd‘hui dans les choix des conservatrices du Guggenheim – Lisa Dennison, Alison Gingeras et Nancy Spector – en charge d‘aider Bernard Blistène. Alors que le Guggenheim-Uptown présente un aperçu historique de l‘art français de 1900 à 1969, le Guggenheim-SoHo s‘intéresse aux artistes, architectes, cinéastes et designers français apparus sur la scène nationale entre 1958 et aujourd‘hui. C‘est donc là que réside l‘enjeu véritable de cette méga-exposition. Intitulée « Premises », elle propose donc une vision de l‘art contemporain qui n‘est pas sans évoquer l‘ambitieux programme élaboré par Catherine David pour la dernière Dokumenta de Cassel, et que l‘on retrouve dans les propos de Bernard Blistène : « Une exposition de ce type se doit d‘étudier les fondements anthropologiques de la culture. » À coté de Klein, Hains et Boltanski, on trouve des artistes comme Jean-Marc Bustamante, Paul-Armand Gette ou Ne Pas Plier, qui ont tous en commun de s‘interroger avec lucidité sur les questions de territoires, de communautés, de citoyennetés et donc d‘identités. Leurs œuvres dialoguent avec la section consacrée aux architectes (Prouvé, Portzamparc, Koolhaas, Perrault...) et aux designers (Starck, Szekely...). Plus loin, l‘espace consacré à Guy Debord confirme une impression latente : cette présentation de l‘art français ouvre la voie à un nouveau type d‘exposition, plus intelligent, en phase avec les mouvements de notre temps, une exposition qui invite à réfléchir sur notre monde grâce à des artistes mais aussi des intellectuels (Michel de Certeau, Bourdieu, Lefebvre...) dont les textes rythment un catalogue passionnant.

NEW YORK, Solomon R. Guggenheim Museum, 16 octobre-24 janvier, et Guggenheim Museum SoHo, 13 octobre-11 janvier, cat. 600 p.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°500 du 1 octobre 1998, avec le titre suivant : L‘art français à la sauce Blistène

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