Bruxelles

L’art contemporain à travers le filtre d’une galerie

Wide White Space, un pôle majeur de la création

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1994

Écrire l’histoire de la création contemporaine pose le problème de la distance critique. Le choix des événements déterminants d’un passé trop proche s’accompagne de partis pris parfois critiquables, toujours intéressants. Le Palais des beaux-arts s’implique en offrant un panorama des activités de la galerie anversoise Wide White Space qui, de 1966 à 1976, a constitué un des pôles majeurs de la création contemporaine en Belgique.

BRUXELLES - À l’origine de l’aventure se trouve Bernd Lohaus, sculpteur sorti de l’Académie de Düsseldorf qui, après avoir suivi les enseignements de Beuys, s’était lié au Groupe Zéro et avait pris part aux soirées de Fluxus. En 1966, il loue, avec son épouse Anny De Decker, le rez-de-chaussée d’une célèbre maison Art nouveau de la Schilderstraat et ouvre Wide White Space. En dix ans et quelque cent expositions, la galerie attirera à Anvers l’essentiel de la création artistique contemporaine : Christo, Manzoni, Klein, Buren, Baselitz, Richter, Nauman, Palermo, Beuys, Kienholz, Toroni, Long, Weiner, sans oublier Broodthaers, y seront révélés au public.

La galerie d’Anny De Decker et Bernd Lohaus va s’imposer comme un point de convergence, sans pour autant s’identifier à un courant spécifique. À l’exception de l’Arte povera, toutes les tendances y figurent, dans une diversité de formes d’expression révélatrice du désir de décloisonner l’art et la vie : photographie, cinéma, performance ou installation y trouvent droit de cité. En 1968, avec l’agrandissement des locaux, la galerie dispose de l’infrastructure nécessaire pour accueillir des installations de grande envergure comme Eurasienstab de Beuys, ou Le Corbeau et le Renard de Broodthaers.

Les nouveaux locaux coïncident avec l’apparition de la tendance minimaliste que Wide White Space contribuera largement à imposer. La galerie est désormais présente sur la scène internationale, et plus particulièrement en Allemagne – Cassel, Düsseldorf –, et bientôt aux États-Unis. Buren, Weiner, Long, Polke, Filiou exposent à Anvers, où l’activité avant-gardiste est relayée par des collectionneurs avisés.

Essoufflement dans les années soixnte-dix
La reconnaissance dont jouit la galerie au tournant des années soixante-dix marque un essoufflement. L’enthousiasme faiblit alors que l’initiative spontanée se voit rejointe par le marché. À ce titre, l’histoire de la galerie Wide White Space apparaît comme révélatrice d’une transformation du statut du créateur, qui aboutit non seulement à une totale implication de l’artiste en tant que tel dans un circuit commercial des galeries, mais à une politique de surenchère à laquelle la crise mettra sans doute un terme. Pour Bernd Lohaus, qui poursuit ses propres recherches, le poids d’une telle galerie devient trop lourd. Wide White Space ferme ses portes en 1976.

Une évolution symptomatique
À travers l’exposition, richement documentée et fondée sur un travail d’archives intéressant, on découvre non seulement un panorama de la création européenne entre 1966 et 1976, mais aussi un point de réflexion quant à son évolution. Les choix du couple Lohaus sont révélateurs d’options radicales qui se fondent à la fois sur une remise en cause du langage et sur un dépassement – parler de rejet serait outrancier – de la dimension picturale, sans doute trop fortement exprimée sur le mode subjectiviste durant les deux décennies précédentes, avec des mouvements comme l’informel ou Cobra. L’histoire de la galerie a connu une évolution symptomatique.

Les animateurs de Wide White Space ont pressenti les limites d’une démarche conceptuelle en affirmant, avec Baselitz ou Penck, le besoin de revenir à une figuration franche.

L’aventure de Wide White Space témoigne de ce que la notion d’avant-garde n’a peut-être pas aussi vite disparu qu’on a voulu le croire. La notion de galerie s’y prête à redéfinition : il ne s’agit plus tant d’un lieu de consommation que de production, au terme de mécanismes artistiques, politiques et sociaux encore à analyser. Point de tension et de confrontation, la galerie apparaît comme un espace virtuel et neutre voué à la spéculation cérébrale. Au-delà de toute froideur apparente, cette réflexion intellectuelle n’est pas dépourvue de poésie.

C’est sans doute ce qui a uni l’essentiel de ces années décisives. Au terme de l’exposition, on s’interrogera pour savoir ce qui en sera resté. Après Wide White Space, quelle galerie citer en relève pour les années quatre-vingt ?

"Wide White Space, 1966-1976", Bruxelles, Palais des beaux-arts, jusqu’au 31 décembre. Catalogue richement illustré, avec une introduction de Yves Aupetitallot et de nombreux entretiens.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°9 du 1 décembre 1994, avec le titre suivant : L’art contemporain à travers le filtre d’une galerie

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