Dimanche 22 septembre 2019

Art africain

L’art au service du pouvoir

Le Musée Dapper, à Paris, présente une riche sélection d’objets d’autorité angolais

Par Margot Boutges · Le Journal des Arts

Le 4 janvier 2011 - 555 mots

PARIS - Des yeux clos, une bouche charnue, des narines dilatées, une barbe en cheveux naturels, de larges mains saisissant bâton et fusil, une virilité apparente et une impressionnante coiffure aux ailerons épais et recourbés : tels sont les éléments rassemblés pour figurer Chibinda Ilunga, chasseur de la tribu des Lubo, devenu chef des Chokwe grâce à son mariage contracté avec la princesse Lueji vers 1600.

Dès lors, celui qui a régénéré la dynastie et renforcé les structures étatiques au nord-est de l’Angola, au sud-ouest de la République démocratique du Congo et au nord-ouest de la Zambie, fut absorbé par le mythe et honoré comme un héros civilisateur. C’est sous son égide que le Musée Dapper, à Paris, a rassemblé des œuvres issues d’institutions et collections privées européennes, du Musée national d’anthropologie de Luanda et de ses propres fonds afin d’évoquer le pouvoir politique et magico-religieux en Angola, dont Chibinda Ilunga est l’incarnation. C’est à sa coiffure que se réfèrent les masques Chikungu revêtus lors des sacrifices propitiatoires aux ancêtres. C’est elle aussi que l’on retrouve sur le dossier d’une chaise de commandement, ajouré selon le modèle occidental importé par la colonisation portugaise. 

Missionnaires horrifiés ! 
Le parcours d’« Angola, figures de pouvoir » présente une riche sélection d’objets liés aux pouvoirs politique et spirituel. Il égrène d’abord une série d’insignes d’autorité qui sont l’apanage du chef : sceptres, armes d’apparat, trônes ouvragés, appuie-tête destinés à préserver l’imposante coiffure durant la nuit… autant d’objets utilitaires et de prestige où la figure humaine est omniprésente. Le pouvoir spirituel s’incarne ensuite dans de nombreux artefacts à valeur prophylactique. Le masque Chikunza, qui impressionne tant par sa haute armature recouverte de fibre et d’écorce que par l’agressivité de son porteur, protège les novices de la sorcellerie pendant les périodes d’initiation. Les statuettes reliquaires Minkisi constituent des outils de pouvoir activés par l’officiant thérapeute. Anthropomorphes ou zoomorphes, elles abritent en leur sein des substances médicinales. Les plus étonnantes, hérissées de clous destinés à anéantir l’origine du mal, horrifièrent les Portugais ayant atteint l’embouchure du fleuve Congo en 1482. Les missionnaires pratiquèrent dès lors une vaste campagne de destruction des Minkisi et imposèrent aux populations angolaises une iconographie catholique. Les arts empruntèrent alors le chemin du syncrétisme pour que leurs spécificités ne disparaissent pas complètement, ce dont témoigne la statuette en stéatite figurant un saint Antoine tenant le Christ reprenant les lignes des arts Kongo. Quant à la croix, elle est la fois l’élément central de l’église chrétienne et le motif clé de la cosmologie Kongo, ce qui donne lieu à des représentations à la symbolique double.
Ces objets sont placés au cœur d’une scénographie libre. Une fois de plus, le Musée Dapper a fait le choix d’une présentation esthétisante. Il plonge ses deux étages dans une semi-obscurité afin que les œuvres soient auréolées d’un certain mysticisme. Il module aussi ses espaces afin de réserver un lieu clos dédié à l’initiation, favorisant ainsi l’immersion du visiteur au cœur d’un univers cultuel, et de permettre de mieux apprécier la beauté plastique des objets.

ANGOLA, FIGURES DE POUVOIR,

Jusqu’au 10 juillet, Musée Dapper, 35 bis, rue Paul-Valéry, 75116 Paris, tél. 01 45 00 91 75, www.dapper.com.fr, tlj sauf mardi de 11h à 19h. Catalogue, éd. du musée, 307 p., 46 euros, ISBN 978-2-9152-5829-5

Commissariat : Christiane Falgayrettes-Leveau, directrice du Musée Dapper
Nombre d’œuvres : 140

Un patrimoine réinterprété

Le Musée Dapper offre une prolongation contemporaine de l’exposition « Figures de pouvoir » avec la présentation de l’œuvre de l’artiste angolais António Ole, né en 1951. Marqué par l’expérience de la guerre civile, ce dernier revisite les artefacts des devins et guérisseurs usant de médiums aussi divers que la peinture, la sculpture, l’installation, l’assemblage ou la photographie.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°338 du 7 janvier 2011, avec le titre suivant : L’art au service du pouvoir

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