Peinture

L’architecture, du rêve au cauchemar

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 28 avril 2006

Entre Paris et bientôt Londres, une vingtaine d’artistes font et défont la ville et l’architecture en peinture, mais laissent l’habitant hors champ.

PARIS - Il est loin dans l’histoire, le temps où la peinture et l’architecture travaillaient ensemble à bâtir le monde, quand la Renaissance donnait forme à l’espace construit de la ville moderne. Si, aujourd’hui, comme avec la bienvenue exposition « Archipeinture » au Plateau/FRAC Île-de-France, à Paris, l’art contemporain s’intéresse à la ville, c’est bien plus dans ce regard subjectivé – celui de l’habitant plus que celui de l’architecte –  qu’il le fait. Témoignant ainsi de la manière dont la ville est devenue le cadre qui s’impose à notre perception du monde. Si de nombreuses autres pratiques posent sur le bâti et l’urbain un regard anthropologique ou esthétique, ou si elles construisent un rapport documentaire ou politique (par la photographie, le film, ou l’intervention), il reste part belle à la peinture dans l’invention sans cesse à rejouer du rapport sensible à l’environnement. La peinture ne sert plus au grand dessein de construire le monde, mais bien plus à explorer dans ses méandres les perceptions individuelles de la ville, dans ses dimensions perceptives, et surtout affectives et symboliques. C’est en tout cas ce parti pris qui se dessine derrière l’exposition du Plateau. Elle est conçue à deux voix, un projet partagé avec le Camden Arts Center, à Londres : les choix communs d’artistes conduisent à une sélection croisée pour deux expositions qui différeront essentiellement sur quelques pièces. En tout cas, la peinture dont il est question ne doit rien aux tentations nostalgiques et réactionnaires qui font florès à Paris depuis des mois : bien au-delà d’une spécificité stricte de médium, l’idée de peinture s’étend à la vidéo ou au volume, laissant cependant sa part au tableau.

Figure humaine
Le parcours s’ouvre sur une intervention de Berdaguer et Péjus, qui redéfinit une salle du Plateau avec un volume au sol qui occupe l’espace et l’élargit, jouant finement entre fonction et forme. L’étonnante intervention d’Alexandre Ovize (Parisien né en 1980, qui mêle forme symbolique et architectonique en ajoutant un étrange et ironique poteau à la structure contraignante du lieu) est le seul geste concret d’architecture. Les autres travaux s’inscrivent dans des lieux spéculatifs, dont le Hollandais René Daniëls, vu récemment aussi au Domaine de Kerguéhennec (Morbihan), fournit le paradigme : sa peinture déploie, à mi-chemin entre abstraction géométrique et souci de description, un véritable espace mental, en particulier au travers de la figure en nœud papillon, qui, en renvoyant à l’angle des murs, pose le lien entre espace construit et espace ressenti. Deux directions sont alors ouvertes dans le suite du parcours : celle de la vision intime de l’espace intérieur, tantôt décrit dans sa familiarité (les pastels sur papier de Matthias Weischer, né en 1973, actif à Leipzig) ou dans sa capacité à générer des figures géométriques de l’espace (le Suisse Thomas Huber, né en 1955). Question d’espace vécu encore, entre mémoire et reconstitution, avec l’installation un peu tapageuse de Santiago Cucullu (né en 1969, Argentin, il travaille aujourd’hui aux États-Unis). À l’opposé, c’est l’image du chaos qui s’impose chez Franz Ackermann (né en 1963, actif à Berlin), avec ses paysages urbains peints et explosés, ou avec le vortex toujours efficace de Julie Mehretu (vivant à New York, née en 1970 en Éthiopie). Chaos surtout visuel dans l’écriture picturale avec les tableaux de Hurvin Anderson, de Toby Ziegler et de Philip Allen (tous trois Londoniens), ou déployé dans l’espace entre maquette et couleur d’Oliver Zwink (né en 1967, actif à Berlin), qui semble menacer de ruine tout l’édifice de l’architecture moderniste. Les maquettes d’Andrew Lewis (né en 1968, Anglais qui vit en France) et le volume suspendu de Sike Schaltz (Allemande, née en 1967, et qui occupe aussi depuis le 22 avril l’Espace expérimental du Plateau) renouent le fil d’une dimension rêvée – et cauchemardée – de l’architecture. Il n’est que les pièces quasi expressionnistes d’Andro Wekua (né en Georgie en 1977, il vit à Zurich) pour renouer finalement, mais de manière assez rhétorique, avec la présence/absence de la figure humaine, qui n’est pourtant pas un détail de la ville. Car l’exposition laisse en effet hors champ le vivant et les habitants : pour mieux laisser sans doute au visiteur son rôle plein d’habitant du monde au travers de la peinture ? Le pari n’est pas si mal tenu, et la programmation vidéo y ajoutera à son tour une autre dimension.

Archipeinture

Jusqu’au 21 mai, Le Plateau/FRAC Île-de-France, angle de la rue des Alouettes et de la rue Carducci, 75019 Paris, tél. 01 53 19 84 10, www.fracidf-leplateau.com ; de juillet à septembre, Camden Arts Center, Arkwright Road, Londres, Angleterre, tél. 44 20 7472 5500

Archipeinture

- Commissaires : Caroline Bourgeois à Paris, Jenni Lomax à Londres - Nombre d’artistes : 18 - Nombre d’œuvres : 9 pièces vidéo

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°236 du 28 avril 2006, avec le titre suivant : L’architecture, du rêve au cauchemar

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