L’Anvers de la mode

Quatre expositions pour présenter les rites vestimentaires

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 31 août 2001

Drôle d’endroit pour une rencontre avec la mode que le... QG de la police anversoise dans lequel a trouvé refuge « Émotions », l’une des quatre expositions qui composent cette vaste manifestation baptisée « Mode 2001 ». La ville belge s’ouvre en effet jusqu’au mois d’octobre à la mode à travers plusieurs manifestations dont « 2 Femmes », « Radicaux » et « Mutilations ? ».

ANVERS - Au 13e étage de la “Politietoren” – la tour de la police –, quelque 400 personnalités du monde de la mode, de l’art et du design confient, dans une vidéo montée en boucle, leur souvenir le plus intense en matière d’habillement. “Émotions” brèves et sincères, étranges ou sensibles, côtoient les propos badins de Miquel Barceló, qui se remémore son “minislip de bain léopard, derrière lequel j’avais du mal à cacher mes érections lorsque, adolescent à Majorque, je matais les filles sous l’eau avec un masque”. Et la sentence définitive, mais si juste, d’Ettore Sottsass : “La mode est le design de la séduction.” Tous ces témoignages, évidemment inégaux, s’accordent néanmoins sur un point : l’habit fait bien le moine.

Dans l’ancien Palais royal, l’exposition “2 Femmes” – Gabrielle Chanel et Rei Kawakubo, styliste de “Comme des Garçons” – déçoit. Présenter dix tailleurs de “Coco” sur des bustes tournants n’est plus très original. Toutefois, la scénographie de la “Chambre des secrets” est une belle trouvaille. Quant à la prestation de Rei Kawakubo – cinq télévisions à écran plat diffusant des images de la collection automne-hiver 2001-2002 –, elle s’avère plutôt maigre, sauf qu’elle pose de fait la bonne question : peut-on montrer la mode de manière statique ?

La réponse n’est pas à attendre du côté de “Radicaux”, étonnante installation lovée entre un pont routier et l’Escaut, sur fond de grues et de silos portuaires. Plantés en cercle, vingt panneaux rotatifs affichent des photographies 4 m x 3 m, “déclarations de mode radicales” de stylistes tels Walter van Beirendonck, Bless, AF Vandevorst, Hussein Chalayan, Anke Loh... L’installation évoque un Stonehenge de l’ère moderne. De loin, les spectateurs, le regard rivé sur les panneaux, semblent attendre une éclipse, voire une soucoupe volante.

Reste “Mutilations ?”, au Muhka, le Musée d’art contemporain, une exposition qui, à n’en point douter, marquera les esprits. À commencer par la scénographie terriblement efficace des B-architecten, trio d’architectes anversois tout juste trentenaires. Auparavant immaculé, le rez-de-chaussée a été entièrement badigeonné de noir. L’effet est saisissant. Dès l’entrée, à travers un couloir sombre, le visiteur est irrésistiblement attiré par des silhouettes géantes et colorées : une chaussure rouge à talon haut, un homme de la tribu Huli (Nouvelle-Guinée), un autre de l’ethnie des Yombe (Congo), le mannequin Twiggy, Johnny Rotten des Sex Pistols... “Mutilations ?” s’interroge : pourquoi, au nom de la beauté, du statut social ou de la religion, l’homme a-t-il, de tout temps, éprouvé le besoin de manipuler son apparence ? L’exposition tente d’y répondre en confrontant différentes cultures du corps, dans le monde et à travers l’histoire. Les scarifications des Yombe se frottent à la chirurgie esthétique (Orlan, Amanda Lepore...), les peintures corporelles des Woodabe (Niger) aux performances de Body Art – la vidéo To Date de Sonja Wyss, une séance de maquillage qui “dérape”, est un petit bijou –, les anneaux de cuivre des “femmes-girafes” Paduang (Thaïlande) aux créations récentes et oppressantes de Viktor & Rolf ou de Carol Christian Poell. On se surprend à admirer de sublimes chaussures d’adultes “Lotus”, en soie brodée, d’à peine 7,5 cm de long, avant que l’œil ne glisse sur la radiographie d’un pied montrant des os broyés. En Chine, du Xe siècle jusqu’aux années 1940, la pratique des pieds bandés, réputés érotiques, était en usage chez les filles dès l’âge de cinq ou six ans. On frôle la nausée. Il en est de même avec les déformations de crânes (Mangbetou, Congo) et de lèvres (Kaïapo, Brésil), ou avec les splendides et étouffants corsets du XVIIIe siècle ou actuels du styliste Mr. Pearl – son propre tour de taille mesure 46 cm –, fournisseur de Gaultier, Lacroix et Mugler. Sans cesse, on oscille entre fascination et répulsion, pour, au final, admettre que des coutumes dites “primitives” ne s’avèrent pas plus barbares que certains “rites” actuels. Rarement la beauté n’aura autant flirté avec l’horreur. D’où ce point d’interrogation judicieusement accolé au titre de l’exposition.

- MODE 2001, jusqu’au 7 octobre ; ÉMOTIONS, Politietoren, Oudaan 5, Anvers, tlj 10h-18h ; 2 FEMMES, Voormalig Koninklijk Paleis, Meir 50, Anvers, tlj sauf lundi 10h-17h ; RADICAUX, Sloepenweg’t Eilandje, Anvers, tlj 10h-21h ; MUTILATIONS ?, Muhka, Leuvenstraat 32, Anvers, tlj sauf lundi 10h-17h, le vendredi 10h-21h. Tél. 32 70 233 799 ou www.mode2001.be. Navettes gratuites entre les quatre expositions.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°131 du 31 août 2001, avec le titre suivant : L’Anvers de la mode

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