L’Amérique et ses donateurs

Los Angeles rend hommage à la Collection Broad

Le Journal des Arts

Le 8 février 2008

Eli Broad collectionne l’art contemporain depuis plus de trente ans. Le Los Angeles County Museum of Art (Lacma) lui rend hommage en exposant des œuvres issues de sa collection personnelle, mais aussi de la Fondation qu’il a créée en 1984. « De Jasper Johns à Jeff Koons : quatre décennies d’art issu de la Collection Broad » rassemble un ensemble d’œuvres qui n’avaient encore jamais été exposées hors les murs de sa résidence ou de sa Fondation.

LOS ANGELES (de notre correspondant) - Âgé de soixante-huit ans, Eli Broad a fait fortune dans les années 1950 en construisant, à Detroit (Michigan), en Arizona et en Californie du Sud, des logements pour les familles des jeunes vétérans de guerre. Sa société s’est ensuite transformée en compagnie d’assurances, la Sun America, et répond toujours aux besoins de la génération vieillissante du baby-boom. En début d’année, Eli Broad s’est retiré du poste de directeur général de sa société pour se consacrer à une gestion plus philanthropique de son “capital-risque”. Acheté en 1972, pour 95 000 dollars, Chaumières à Arles, un dessin de Van Gogh, a été sa première acquisition. Il a ensuite enrichi sa collection d’œuvres de Matisse, Miró, Roy Lichtenstein, et Jeff Koons, puis s’est concentré sur les œuvres de Cindy Sherman, dont il détient la plus grande collection privée aux États-Unis. Parmi ses acquisitions récentes figurent des photographies d’Andreas Gursky, qui ont été exposées dernièrement au Museum of Modern Art de New York, ainsi qu’une peinture de Jasper Johns, Watchman, datant de 1964. Il possède quelque 300 œuvres, et sa fondation plus de 700. “Ma collection personnelle ne relève pas franchement de la prise de risque. Je ne pense pas que l’on puisse considérer que Jeff Koons représente un risque”, nous a déclaré Eli Broad, avant d’ajouter que sa fondation a réalisé des acquisitions massives dans l’East Village des années 1980, en achetant des œuvres à des artistes dont certains sont aujourd’hui largement reconnus et d’autres tombés dans l’oubli. “Je ne pense pas être un visionnaire qui peut se permettre de visiter l’atelier d’un artiste qui n’a jamais été représenté par un marchand ou exposé dans un musée, et dire : ‘c’est un grand artiste’. Je ne suis pas un découvreur.”

Pour le grand public, Eli Broad est avant tout l’une des cinquante premières fortunes des États-Unis (sa fortune personnelle s’élève à 5,2 milliards de dollars) et le président fondateur du Museum of Contemporary Art de Los Angeles (Lacma), institution qui s’est largement développée dans les années 1980, période de prospérité pour la ville. Après avoir quitté, il y a sept ans, le conseil d’administration du musée, il est devenu administrateur d’un Lacma en difficulté qui, à l’époque, comptait parmi les musées américains les moins soutenus financièrement par ses trustees.

Pour certains, cette exposition pourrait préfigurer un rapprochement entre la collection d’Eli Broad – peinture moderne d’après-guerre, Pop’ Art, Art minimal, Art conceptuel, et photographies plus récentes – et le fonds du Lacma. Depuis la mort de Norton Simon en 1993, Los Angeles s’intéresse, en effet, à une nouvelle génération de collectionneurs – qui soutiendraient les artistes locaux, mais surtout, achèteraient des œuvres d’art à New York et en Europe – dans l’espoir que certaines de leurs pièces rejoindront un jour les cimaises des musées locaux.

Or, au cours de sa brève histoire, Los Angeles a perdu de grandes collections lors de ventes aux enchères, ou encore au profit d’autres villes. Le fonds Arensberg qui réunissait, notamment, des œuvres de Marcel Duchamp, a rejoint le Museum of Art de Philadelphie. La collection d’objets d’or et d’argent d’Arthur Gilbert (à laquelle le Lacma a consacré un immense espace d’exposition situé au rez-de-chaussée du musée) a finalement enrichi la Somerset House de Londres, même si certains conservateurs du Lacma estiment que le départ de cette collection n’est pas une perte.

Lors d’entretiens récents, Eli Broad a déclaré ne pas être intéressé par l’idée – chère à d’autres collectionneurs californiens comme Getty, Simon ou Hammer – de créer un musée privé qui accueillerait sa collection personnelle. La Fondation Broad à Santa Monica, née en 1984, a été conçue comme une “bibliothèque de prêt” pour les musées et non comme un lieu d’expositions d’œuvres. Son créateur insiste d’ailleurs sur le fait qu’aucune décision n’a été prise sur la destination finale de la collection. “Nous ne nous sommes engagés auprès de personne. Notre famille a la chance de se trouver dans une situation aisée, ce qui lui permet de ne pas avoir à se défaire de ses œuvres. D’autres familles sont obligées de le faire, pour s’acquitter de leurs droits de succession par exemple. Nous n’avons pas ce genre d’ennuis ou d’obligations. Je n’ai proposé mes œuvres d’art à personne et je ne le ferai pas dans un avenir proche. Mais cela ne change rien au fait que j’aime Los Angeles”, nous a-t-il déclaré.

Les projets en cours, concernant le réaménagement du Lacma, pourraient offrir une solution intermédiaire : la Collection Broad serait susceptible de trouver asile dans l’un des bâtiments que prévoit ce programme d’un montant de 300 millions de dollars. “Les paris sont ouverts, et le musée part favori, reconnaît-il. Si je deviens un généreux bienfaiteur, ce qui n’est pas impossible, mon nom pourrait figurer sur un bâtiment, mais nous n’en avons pas encore discuté.”

- de Jasper Johns À Jeff Koons : quatre décénnies d’art issu de la Collection Broad, du 7 octobre 2001 au 6 janvier 2002, County Museum of Art, 5905 Wilshire Boulevard, Los Angeles, tél. 1 323 857 6000, tlj sauf mercredi 12h-20h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°133 du 28 septembre 2001, avec le titre suivant : L’Amérique et ses donateurs

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