Dimanche 21 octobre 2018

Peinture

L’abstraction figurative de Pollock

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 6 décembre 2016 - 763 mots

Le Kunstmuseum de Bâle offre une interprétation inhabituelle de l’œuvre de l’artiste américain, pointant la présence de la figure au cœur même de l’abstraction.

BÂLE - Même pour un historien de l’art, l’exposition bâloise est une surprise de taille. Certes, on savait que l’œuvre abstraite de Jackson Pollock (1912-1956) ne faisait pas son apparition par miracle, n’était pas créée ex nihilo. Des toiles des années 1930 comme Going West (1934-1938) ou l’Autoportrait (1933), sombre et taciturne, ont été montrées maintes fois. Toutefois, la figure héroïque du peintre, pratiquant sa célèbre technique du dripping, captée par l’objectif de Hans Namuth (1950), a été érigée en emblème de l’expressionnisme abstrait. La partie figurative de la production picturale du peintre fut reléguée au second plan, à peine mentionnée dans les innombrables ouvrages publiés à son sujet.
Le grand mérite de la manifestation du Kunstmuseum est de mettre en scène des tableaux de Pollock de ses années figuratives, mais également d’attirer l’attention du spectateur sur le fait que la séparation entre le « Pollock d’avant » et le « Pollock d’après » est artificielle, voire inexacte. De fait, si à partir de la fin des années 1940 son style abstrait devient radical, l’artiste laisse souvent subsister des fragments figuratifs dans ses travaux.

Le parcours s’ouvre sur quelques œuvres de jeunesse dont une sculpture presque classique (Stone Head, 1930-1933). Puis, quand Pollock s’inscrit en 1930 au cours de Thomas Hart Benton, donné à l’Art Students League à New York, sa peinture, tout en restant figurative, se modifie. Beneton, le chef de file de l’école régionaliste, l’initie à l’art de la Renaissance mais aussi à Rubens et à El Greco. Ces maîtres l’attirent car « ils usaient souvent d’arabesques amples et mouvementées […] de rythmes tournoyants qu’on peut retrouver dans les tableaux de la plupart des artistes qui l’ont influencé par la suite : Siqueiros, Picasso, Miró, Masson », écrit l’historien de l’art américain Irving Sandler.

Mais l’imaginaire de Pollock est également nourri par des images totémiques et archaïques en provenance de l’art Indien, par des mythes qui remontent aux temps les plus reculés de la culture précolombienne. Ainsi, La Femme-Lune rompant le cercle (1943) garde en mémoire la légende de la Femme-Lune des Indiens du Nord. Dans les toiles exécutées entre 1942 et 1947, l’artiste se réfère à plusieurs reprises à ce type d’images « primitives » (Leçon totémique, 1944). Cependant, sous l’influence des techniques surréalistes (Masson) ou du biomorphisme (Arp, Miró), Pollock pratique une forme d’automatisme où, aux figures et aux formes, se substitue une substance organique, dénuée de contours précis. Les surfaces sont recouvertes de lignes autonomes qui s’entrelacent pour créer un champ frontal et sans profondeur. Si l’intérêt pour le mythe ne disparaît pas – il suffit de lire des titres comme Pasiphaé ou Gardiens du secret –, la création de l’espace homogène, non hiérarchisé, le all over, remet en question le rapport figure-fond, pour aboutir en dernière instance à une peinture fondée essentiellement sur les traces des gestes libres.

Entre le chaos et le désir de son contrôle
Un chapitre important de l’exposition est consacré aux travaux que Pollock a apportés à son psychanalyste jungien pendant sa thérapie – qui ne fut pas une grande réussite. Incapable de traduire verbalement ses angoisses, le peintre les « illustre » par des dessins où toute distinction entre figuration et abstraction perd de sa pertinence. Des figures, des monstres ou des signes désarticulés qui flottent sur des feuilles blanches sont l’expression directe et bouleversante d’un psychisme torturé, tels des enregistrements  de l’inconscient.

La thèse développée par l’historien de l’art Michael Leja dans l’excellent catalogue de l’exposition, selon laquelle même les toiles les plus abstraites de Pollock cachent encore des figures, plus ou moins visibles, reste discutable. En revanche, on adhère totalement à l’idée que l’œuvre du peintre est sans cesse traversée par une tension entre la figure et le fond, entre les masses et leur éclatement, entre le chaos et le désir de le contrôler. Plus important encore, les Peintures ou les Figures noires (1951), exposées ici, qui viennent après la période de l’abstraction, démontrent que le trajet consacré par l’histoire de l’art peut également être emprunté à rebours. La puissance de l’œuvre de l’artiste américain a pour origine sa liberté de ne pas fixer de séparation entre ces deux visions que la modernité a considérées comme antithétiques. « Lorsque vous peignez à partir de l’inconscient, les figures sont prêtes à émerger », affirme Pollock. Déclaration sans doute un peu excessive, mais qui donne toute la mesure de l’interaction permanente entre l’abstrait et le figuratif qui traverse cette œuvre.

POLLOCK FIGURATIF

Commissaire : Nina Zimmer, surintendante du Kunstmuseum et du Zentrum Paul-Klee de Berne
Nombre d’œuvres : 100

POLLOCK FIGURATIF

Jusqu’au 22 janvier 2017, Kunstmuseum Basel, St. Alban-Graben 16-20, Bâle, tél. 41 61 206 62 62, www.kunstmuseumbasel.ch, tlj sauf mardi 10h-18h, jeudi jusqu’à 20h, entrée 23 CHF (env. 21 €). Catalogue, 256 p, 68 €

Légende Photo :
Jackson Pollock, Totem Lessons 1, 1944, huile sur toile, collection Anderson. © Photo : Lee Fatheree

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°469 du 9 décembre 2016, avec le titre suivant : L’abstraction figurative de Pollock

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