Vendredi 14 décembre 2018

Art moderne

L’abstraction empreinte d’utopie communiste d’Otto Freundlich

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 26 avril 2017 - 807 mots

Le Musée de Cologne rend hommage à l’artiste allemand, précurseur de l’art moderne et symbole de «Â l’art dégénéré » pour les nazis. Son séjour en France fut déterminant dans sa production plastique.

COLOGNE (ALLEMAGNE) - L’œuvre la plus connue d’Otto Freundlich (1878-1943) doit sa renommée à des circonstances particulièrement sombres. Grande Tête, réalisée en 1912, rebaptisée par les nazis L’Homme nouveau, se tenait à l’entrée de l’exposition de l’art dégénéré de Munich en 1937. Photographiée légèrement en contre-plongée, de manière à exagérer l’épaisseur de la mâchoire et du nez, ce visage prend des allures primitives et monstrueuses – autrement dit proches de la vision bestiale que l’esthétique fasciste attribue à la physionomie « nègre ». Le cliché figure sur la couverture du catalogue de l’exposition présentée dans toutes les villes d’Allemagne à partir de 1937.

Si cette sculpture ne se trouve pas à Cologne, c’est pour une raison simple : elle fut détruite, comme d’autres travaux de l’artiste. Freundlich est une cible parfaite pour les nazis : ce juif allemand fait partie de la première vague de l’avant-garde au début du XXe siècle. De fait, ses travaux – peintures, sculptures mais encore des vitraux et des mosaïques – engagent très tôt un dialogue entre figuration et abstraction.

Toutefois, la manifestation débute par les œuvres les plus anciennes, des bustes et des têtes classiques, mais aussi des masques aux accents primitifs qui font penser à la production plastique de Die Brücke. Puis, la sculpture devient plus organique et s’éloigne de toute imitation. Mouvement ascensionnel (1929), placée au milieu du parcours, est une architecture à l’équilibre précaire, faite d’un entassement de masses irrégulières.

Un langage fragmenté inspiré des vitraux de Chartres
Quant à la peinture, sa thématique montre un penchant pour un symbolisme lyrique (L’homme malade, 1912 ; Extase, 1917, La Naissance de l’homme, 1919). Le traitement, de plus en plus abstrait, s’exprime dans un jeu de courbes et de contre-courbes qui parcourent les toiles. Cette évolution stylistique est à mettre en rapport avec les allers-retours de Freundlich entre Paris et l’Allemagne et ses échanges avec les principaux acteurs de l’avant-garde. S’il reste relativement indifférent au cubisme, il est sensible au dynamisme chromatique de Delaunay.

Outre ces liens, on découvre ici que pendant le séjour de l’artiste en France (de mars à juillet 1914), il participe à l’atelier de restauration du vitrail de la tour nord de la cathédrale de Chartres. Cette expérience sera essentielle pour la naissance de son esthétique. Il écrira à l’expressionniste Schmidt-Rottluff : « J’ai été pendant cinq mois prisonnier du monde à Chartres et j’en suis ressorti marqué à jamais. »

L’un des intérêts principaux de la manifestation est de montrer les documents et les dessins préparatoires liés à cette pratique. Les éléments qui composent les œuvres – morceaux de verre ou plans de couleurs sur un support de toile – sont définis par l’artiste dans ses manuscrits comme les proto-éléments de sa nouvelle peinture abstraite. Son langage formel est basé sur un système de triangles et de quadrilatères de couleurs aux nuances subtiles qui forment un prisme à l’instar d’un vitrail ou encore d’une mosaïque. Mosaïque, dont une œuvre monumentale (15 cm x 305 cm) La Naissance de l’homme, 1919, fut restaurée pour l’exposition.En d’autres termes, Freundlich s’intéresse à toute forme des arts décoratifs qui se caractérise par la fragmentation et qui évoque selon lui le principe créatif fondamental, celui de la « déconstruction ». « La liaison intime de toutes les surfaces planes sur un tableau, dont chacune donne sa force à une autre surface plane, comme une cellule dans l’organisme », écrit-il. Mais, il faut lire la suite de ce passage de Confession d’un peintre révolutionnaire (1935) : « C’était seulement le collectif de toutes les couleurs sur une toile qui pouvait réaliser cette idée… et c’était le seul but que je m’efforçais à atteindre, car il était conforme à ma conviction sociale, le socialisme. »

Un artiste engagé
Chez Freundlich, l’esthétique n’est jamais séparée de la politique, dans le sens noble de ce terme. L’homme, qui était déjà actif au moment de la naissance de la république de Weimar (1918) dans des Conseils des travailleurs pour l’art, crée en 1922 une éphémère association « Die Kommune » (La commune). Cependant, déçu comme la majorité des créateurs de l’évolution sociale dans son pays, Freundlich cherche à investir son art d’un contenu utopique, évoqué par le titre de l’exposition, « Communisme Cosmique ». Il imagine ses tableaux comme des symboles de l’universel qui suppriment les frontières entre les êtres, les hommes et le cosmos. Un vœu pieux ? Comme souvent, les idéologies prônées par les artistes sont difficilement réalisables dans le domaine plastique, surtout quand il s’agit de l’abstraction. Ainsi, quand un panneau pédagogique accorde une signification politique explicite à Mon ciel est rouge (1933), magnifique tableau en provenance du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, on reste dubitatif. Quoi qu’il en soit, la politique n’a pas épargné Otto Freundlich. Refugié en France, il est dénoncé en 1943. Déporté, il est assassiné au camp d’extermination de Sobibor.

Otto Freundlich, Communisme Cosmique
Jusqu’au 14 mai, Museum Ludwig, Bischofsgartenstraße 1, Cologne (Allemagne).

Légende Photo
Otto Freundlich, The birth of man, 1919, mosaïque, Théâtre de Cologne. © Photo Rheinnisches Bildarchiv, Cologne.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°478 du 28 avril 2017, avec le titre suivant : L’abstraction empreinte d’utopie communiste d’Otto Freundlich

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque