Samedi 24 février 2018

L’abécédaire de Christian Lacroix

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · L'ŒIL

Le 28 janvier 2008

Protéiforme, boulimique, ivre de nouvelles expériences, le génie du couturier dévoile au fil des ans ses mille et une facettes. Retour sur cette éblouissante carrière, à la façon d’un abécédaire...

A comme art
Peu de couturiers entretiennent avec les arts plastiques, et en particulier la peinture, une relation aussi passionnelle, faite d’érudition et de fréquentation assidue. En 1969, le jeune Christian Lacroix entreprend des études d’histoire de l’art à la faculté des lettres de Montpellier et participe à des groupes informels d’esthètes originaux. En 1971, âgé de vingt ans à peine, il monte à Paris pour poursuivre son cursus à la Sorbonne, puis à l’École du Louvre où il caresse le rêve de devenir conservateur de musée.
Le destin contrariera néanmoins sa vocation. Sa rencontre avec Françoise, sa future femme, avec laquelle il partage ce sens inné de l’élégance et de la fantaisie, puis de Jean-Jacques Picart, conseiller auprès de nombreuses maisons de luxe (dont Hermès, Guy Paulin...) lui ouvre les portes de la mode.
En 1981, il intègre la maison Jean Patou et relève le défi de la haute couture... L’Arlésien n’oubliera cependant jamais le lien charnel qui le lie aux grands maîtres de la peinture espagnole (Vélasquez, Goya, Picasso...), ou à ce XVIIe siècle qu’il ne cessera de revisiter. Car cet amour de l’art se double d’une passion pour l’histoire du costume, matière d’une richesse infinie dans laquelle il puisera à satiété. Comme l’écrit joliment son ami Patrick Mauriès dans la préface du catalogue, « reprises, greffes et croisements provoquent en lui une jubilation infinie et une sorte de précipité, de réaction au sens chimique ». Comme un enfant fouillerait avec jubilation dans les malles inépuisables d’un grenier, ou cet autre réceptacle de rêves que sont les réserves d’un musée...

C comme couleur
« Quand j’étais enfant, mon expérience de la couleur était purement gustative. Je buvais directement la couleur déposée en couleur liquide rouge, jaune ou bleu dans les petits gobelets par les institutrices de l’école maternelle. Plus tard, cohérent avec moi-même, je choisissais mes boules de glace juste pour l’accord du chocolat et de la fraise », raconte, non sans une pointe d’humour, Christian Lacroix.
On retrouve, tout au long de la carrière du couturier, cet amour immodéré pour les teintes explosives, cocktails détonants évoquant ses obsessions picturo-sentimentales : le rouge et le noir, teintes tauromachiques par excellence, mêlées au turquoise et au rose buvard. Mais depuis 2000, l’Arlésien semble avoir troqué son vermillon favori (celui des églises, de la corrida, des pompiers, mais aussi la couleur favorite de sa mère !) contre des teintes assoupies, ayant pris la poussière du temps. Le couturier affiche désormais une prédilection pour « les champagne, les gris éteints, les vert sombre. Les gammes sont altérées comme dans un livre enfoui que l’on vient d’exhumer ». Christian Lacroix, ou cette obsession du passé que l’on se doit de ressusciter...

E comme Espagne
Fantasmée ou réelle (il y est, somme toute, très peu allé), l’Espagne a joué un rôle très important dans le processus créateur de Christian Lacroix. Ce premier choc « hispanique » intervient, de façon à peine filtrée, grâce à son enfance arlésienne, sur fond de feria, de tauromachie, de pèlerinage de gitans, de silhouettes noires entrevues dans les rues étroites de la ville, de musique flamenco sortant par flots des fenêtres. « Je me sentais définitivement plus à l’étranger qu’à Paris ! », écrit, dans le catalogue, Christian Lacroix.
De ce patchwork géographique et sentimental naîtront ces fichus d’Arlésienne en satin blanc, ces vestes épaulées de matadors ruisselantes de lumière, ou bien encore, comme échappées d’une toile du Prado, ces infantes rouge sang en coiffe de velours noir...

M comme métissage
« Je ne reconnais pas les vertus que l’on prête aux voyages, et me satisfais des images polluées qui arrivent jusqu’à ma chambre, à un moment où toutes les frontières du monde sont tombées. En revanche, je suis toujours saisi par l’anachronisme ou le miracle géographique que représente la présence d’un bonnet tibétain sur un stand aux puces de Londres ou de Madrid... » Tel un voyageur immobile se nourrissant de tous les folklores spatio-temporels, Christian Lacroix a chahuté le monde parfois compassé de la haute couture en métissant toutes les parures des antipodes. Boubous africains, jupes gitanes, tenues « nomades » venues d’Afghanistan ou des steppes d’Asie centrale ont surgi sur ses podiums... Et cela, bien avant les téléscopages ethniques prônés par John Galliano !

R comme religion
« Enfant, j’avais la tête pleine de rites secrets, et je m’étais même constitué une encyclopédie personnelle des us et des coutumes qui étaient les miens. Chaque robe de mariée, entre manteau de sainte et costume napolitain, me semble le témoin de ces souvenirs enfouis, religieux et superstitieux, morbides et criards, de l’ordre de l’apparition et de l’image fixe », confie, en guise de catharsis, le couturier.
À la manière d’un Picasso mixant une imagerie mi-païenne mi-chrétienne pour se forger son credo artistique et spirituel, Lacroix réconcilie les ors de l’église et la corrida, les mariées et les gitanes, Byzance et la Camargue, Vélasquez, l’art brut et la bande dessinée ! La liturgie est ici théâtrale et grandiose, loin de toute idéologie et de tout carcan. À l’image de ces croix et de ces cœurs brodés ou sertis de pierres précieuses qui sont comme le bréviaire et la signature de ce créateur mystique et inspiré.

Pour en savoir plus

- L’exposition
« Christian Lacroix, histoires de mode », jusqu’au 20 avril 2008. Commissariat : Christian Lacroix et Olivier Saillard. Musée de la Mode et du Textile, les Arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris Ier. Tarifs : 8 € et 6,50 €, www.lesartsdecoratifs.fr Catalogue de l’exposition, collectif, 2007, 238 p., 49”‰€. Pour le vingtième anniversaire de la création de sa maison, Christian Lacroix a choisi de rompre avec le traditionnel « catalogue rétrospectif ». Regroupés par styles, couleurs, motifs ou textures, les vêtements choisis dans le fonds du musée correspondent dans un dialogue surprenant où se dessine l’identité du créateur.

wwww.christian-lacroix.fr Bien plus qu’une simple vitrine, ce site Internet est le reflet de la personnalité du couturier”‰: simple, accessible et haut en couleur. Lacroix prend la parole et présente lui-même son itinéraire. Les informations pratiques n’en sont pas pour autant absentes. Dernières collections, boutiques, contacts... tout y est”‰!

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°599 du 1 février 2008, avec le titre suivant : L’abécédaire de Christian Lacroix

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