Vendredi 23 février 2018

La sculpture du Champa

l’autre trésor du Vietnam

L'ŒIL

Le 12 septembre 2007

Emportés par le monde sinisé vietnamien, le peuple cham et son art (Ve-XVe) sont longtemps restés méconnus. Une exposition au musée Guimet met en lumière un des rares héritages de cette civilisation indianisée : les sculptures.

Qu’on ne s’y trompe pas : l’exposition qui se tient au musée Guimet d’octobre 2005 à janvier 2006 est d’une importance majeure pour qui s’intéresse à l’art du Sud-Est asiatique et du Vietnam en particulier.
On sait que le Champa a occupé une grande partie du Vietnam actuel du nord de Saigon au sud jusqu’à la porte d’Annam (Hoanh ‘Son) au nord. Il reste de ce pays indianisé des kalan (tours, ill. 2,3) en brique, ornés de statues et d’ornements en grès. L’influence indienne, sous sa forme hindouiste, avec ses dieux (la triade brahmanique : Brahma, Vishnu, ill. 1 et 7, Shiva, ill. 15), leurs Shakti (Uma, Parvati…) mais aussi leurs avatars ou leurs montures : Ganesha (ill. 9), Nandin, Garuda (ill. 7 et 11)…, est partout présente, ainsi que sous la forme bouddhique : Bouddha lui-même (ill. 12), mais aussi Avalokitesvara ou Tara (ill. 5), tous personnages du Mahayana (le « grand véhicule » en sanscrit). Celui-ci privilégie les bodhisattvas, ces entités qui pourraient atteindre l’éveil (le nirvana), mais qui y renoncent par compassion pour leurs prochains afin de les guider spirituellement.

Un royaume étudié depuis 150 ans
Cette exposition s’inscrit dans une démarche entamée il y a près de cent cinquante ans. Si l’on n’avait pas peur de se voir taxé de chauvinisme, on irait même jusqu’à écrire que l’étude du Champa fut longtemps une quasi-exclusivité française. Elle fut longtemps négligée par les Vietnamiens jusqu’à ces dernières années, peut-être parce que leur Nam Tien (« descente vers le Sud »), à partir du xe siècle, avait abouti par étapes successives – de la destruction de Vijaya (1471) par le roi viet Lê Thanh Tông au rattachement administratif autoritaire du Panduranga à la province de Binh Thuan en 1832 sous l’empereur viet Minh Menh – à la disparition d’une civilisation brillante. Épigraphistes, architectes, archéologues, linguistes, ethnologues ou simples amateurs-collecteurs…, la liste est longue de ceux qui ont contribué à une meilleure connaissance de la culture du Champa et de son art. Bien injustement, ne citons que ceux qui restent incontournables : Auguste Barth (1834-1916), Georges Coedes (1886-1969), Henri Parmentier (1871-1949), et bien d’autres. N’oublions pas non plus les apports de l’école vietnamienne contemporaine. C’est grâce à cet effort d’érudition, de compréhension et d’explications que les temples cham et la culture afférente nous sont mieux connus.
Depuis les dégagements des monuments de My Son et Dong Duong (en 1902 et 1903), ceux de Po Klaung Garai (1908), du Po Nagar (ill. 4) de Nha Trang (de 1906 à 1909), du site de Tra Kieu (1920) ou de celui de Thap Mam (1934-1935), différents styles de sculptures ont été identifiés, tous dénommés à partir du site éponyme. On peut sans tomber dans la querelle d’école les isoler et les caractériser : le style de My Son E1 (VIIe-VIIIe siècle, ill. 14), le style de Dong Duong (IXe-Xe siècle, ill. 13), le style de Tra Kieu (Xe siècle, ill. 11), suivis des styles de Thap Mam (XIe-XIVe siècle, ill. 8 et 15) et de Po Romé (alentours du XVe siècle). L’exposition présente des exemples de chacune de ces écoles historiques.

Des sculptures réunies pour la première fois en France
Pierre Baptiste, le conservateur du musée Guimet, commissaire de l’exposition, a réussi un tour de force : faire venir à Paris quarante-huit sculptures du musée cham de Da Nang, quinze du musée d’Ho Chi Minh-Ville (l’ex-Saigon) et sept de la « conservation » de My Son. Et pas des moindres. Il y a adjoint vingt-trois pièces déjà détenues par le musée Guimet, notamment le chef-d’œuvre de la collection, le Shiva à dix bras provenant des tours d’argent et qui fut envoyé par l’administrateur colonial Eugène Navelle au musée du Louvre dès 1886. Ainsi que deux pièces du musée Rietberg de Zurich (dont un célèbre bodhisattva de Dong Duong) et une du musée de Lyon. La réunion de ces quatre-vingt-seize pièces constitue une première mondiale pour l’Occident qui va pouvoir contempler chez lui un magnifique ensemble représentatif d’une sculpture profondément originale. Pierre Baptiste s’est assuré l’aide d’un co-commissaire, Thierry Zéphir, chargé de mission au musée Guimet et qui avait été en 1997 avec Helen I. Jessup la cheville ouvrière de la remarquable exposition « Angkor et dix siècles d’art khmer » qui s’était tenue dans les galeries nationales du Grand Palais à Paris.
Pierre Baptiste a participé à la rénovation du musée Guimet au début des années 2000, on lui doit le réaménagement de la salle d’art préangkorien et angkorien et la réhabilitation – déjà – de l’art du Champa en particulier et du Vietnam en général, considérés jusqu’alors comme accessoires. Il a cette fois obtenu des autorités vietnamiennes le prêt d’œuvres fondamentales. Prouesse pour qui connaît le pays… Par ailleurs, toutes ces sculptures regroupées à partir de la fin du XIXe siècle dans les musées étaient originellement le plus souvent fracturées. Ce n’est pas faire injure aux découvreurs et restaurateurs de l’époque que de dresser un constat effrayant : goujonnées au fer, cimentées pour réparer l’outrage du temps, scellées au ciment pour être exposées dans les musées (ex-Parmentier à Danang, ex-Tourane, et ex-Blanchard de la Brosse à Ho Chi Minh-Ville), ces pièces ne cessaient de voir leur état se dégrader. Ainsi, par exemple, le grand Shiva de My Son daté du VIIIe siècle et présent à l’exposition était devenu une véritable éponge, son matériau, le grès, absorbant toute l’humidité que peut concentrer la région de Danang, l’une des plus pluvieuses du pays, ne tenait plus debout que par miracle : la statue a été mise hors d’eau, consolidée et préparée à affronter de nouveaux temps plus sûrs. Une équipe de restaurateurs, composée de Cambodgiens qui avaient déjà œuvré en 1996 pour les pièces khmères prêtées par le musée de Phnom Penh, mais aussi de Vietnamiens et de Français, a mené à bien cette opération délicate.
Cette exposition marque un renouveau de l’attirance pour l’art cham que ce soit au Vietnam ou à l’extérieur du pays. La pierre (grès) y est prépondérante, mais l’or, l’argent et le bronze sont également présents, notamment sous la forme d’une tête de Shiva en or remarquable. On trouve même, et ce pour la première fois aussi hors du Vietnam, un Bouddha en bronze dont on questionnait depuis longtemps l’origine et la date. On apprend ainsi qu’il a été créé à Ceylan et qu’il est une de ces pièces qui a permis l’expansion de l’iconographie indienne.

L'exposition

« Trésors d’art du Vietnam, la sculpture champa » se tient du 12 octobre au 9 janvier 2006, tous les jours sauf le mardi de 10 h à 18 h. Billet exposition: 6,5 euros, réduit et dimanche 4,5 euros ; billet exposition et musée : 8 euros, réduit et dimanche 5,5 euros. PARIS, musée Guimet, 6 place d’Iéna, XVIe, tél. 01 56 52 53 00, www.museeguimet.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°573 du 1 octobre 2005, avec le titre suivant : La sculpture du Champa

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