Jeudi 24 septembre 2020

Japon

La saga des « zakka »

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 11 mai 2016 - 690 mots

Ce design à la fois ordinaire et hors catégories établies, touchant à la vie quotidienne, est mis en valeur dans sa dimension historique et actuelle à Tokyo.

TOKYO - Il existe, de nos jours, nombre de produits qui, mine de rien, facilitent la vie quotidienne, sans nécessairement entrer dans des catégories très précises. Dans la langue anglo-saxonne, on les regroupe sous les termes de

« sundries » ou de « miscellaneous goods », autrement dit « articles divers ». Au Japon, on use du terme « zakka », qui signifie peu ou prou « objets qui ne peuvent pas être catégorisés », voire « objets qui se mélangent avec une grande variété ». Ce concept ambigu fait l’objet d’une passionnante exposition présentée au 21_21 Design Sight, à Tokyo, sous la houlette du designer nippon Naoto Fukasawa. La scénographie, splendide, est réglée au cordeau, le propos agréablement exposé.

Dans une première salle, en guise de préambule, un volet historique sur « Les racines du zakka » évoque une quinzaine d’influences esthétiques extérieures, tels les principes du Bauhaus ou la méthode de production en série développée par la création scandinave des années 1940 à 1960, et montre comment le design japonais les a assimilées. Alors même que le Japon est complètement fermé à une grande partie du monde, entre les XVIe et XVIIIe siècles, le commerce existe, notamment avec les Pays-Bas, dont certaines techniques importées à l'époque pour souffler ou tailler le verre sont aujourd’hui encore utilisées. Ainsi, contrairement aux idées reçues, les Japonais ont, à chaque moment de l’histoire de leur pays, allègrement intégré divers styles de vie venus de l’étranger. En s’adaptant volontairement à ces changements, en particulier à l’ère moderne, ils ont incorporé dans leur vie quotidienne une grande variété de nouveaux objets, les fameux zakka.

Esthétique ordinaire
Dans une seconde salle se déploient à l’envi les zakka, montrant une impressionnante variété de typologies. La première section consiste en trois podiums couverts d’une multitude d’objets manufacturés et autres appareils du quotidien : grille-pain, corbeille à papier, boîte à outils, cintre, gant de travail, passoire, râpe à fromage, réveil, chausse-pied, tabouret…, pourvus ou non d’une marque. Les plus aguerris y liront quelque réminiscence d'une précédente et fameuse exposition montée par Naoto Fukasawa et son compère anglais Jasper Morrison, et intitulée « Super Normal ». À l’instar du zakka, cette notion cherche à démontrer que le « bon design » est celui qui sert au mieux la vie quotidienne, que les objets soient ou non dessinés par des designers. Des objets à l’esthétique plutôt discrète, voire ordinaire. Un pied de nez donc au design « extra-ordinaire » qui envahit les pages des magazines et sert surtout à produire des images. « Le “zakka” a émergé comme une autre catégorie d’objets, une catégorie à part entière, distincte du design, de l’art, des antiquités ou de l’artisanat », estime Naoto Fukasawa, commissaire de l’exposition. Au Japon, le visiteur découvrira ainsi une foule de zakkaya, traduction : « magasin d’objets divers ».

Dans la deuxième partie, douze créateurs de tous bords, de la styliste Miyoko Okao à la designeuse culinaire Yoshiko Takahashi, en passant par la graphiste Naomi Hirabayashi, ont été invités à donner leur propre vision du zakka à travers une installation. Dans un film, on peut voir la manière dont chacun a réalisé sa propre sélection d’objets zakka. Le résultat est séduisant. Exemple : le designer Kenmei Nagaoka a carrément importé un rayon de supermarché en y disposant, sur chaque étagère, des objets considérés par lui comme des « nécessités quotidiennes pouvant être achetées facilement n’importe quand ». Faisant ainsi réfléchir le visiteur à la qualité inhérente à chacun de ces articles ordinaires, sinon anodins.

L’ultime section réunit quelques autres propositions autour de la thématique, comme de superbes dessins de l’artiste français Philippe Weisbecker, lequel a « croqué » des objets « simples » de la vie quotidienne, ou un « tapis » conçu par le collectif néerlandais We Make Carpets à l’aide de centaines de crochets bariolés achetés dans des quincailleries tokyoïtes.

ZAKKA

Commissaire de l’exposition : Naoto Fukasawa, designer et codirecteur du 21_21 Design Sight
Scénographie : Shinpei Arai (Naoto Fukasawa Design)

ZAKKA, GOODS AND THINGS

Jusqu’au 5 juin, 21_21 Design Sight, 9-7-6 Aksaka, Minato-ku, Tokyo, www.2121designsight.jp, tlj sauf mardi 10h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°457 du 13 mai 2016, avec le titre suivant : La saga des « zakka »

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