Mardi 10 décembre 2019

À la recherche de Vénus

Anvers revisite ses codes iconographiques

Le Journal des Arts

Le 29 juin 2001 - 637 mots

Derrière un sous-titre que la profusion d’œuvres réunies tendrait à nier, Vénus s’épuise à nous séduire en 55 tableaux dont nombre de chefs-d’œuvre, 15 sculptures et 42 dessins et gravures. Omniprésente et belle, mais aussi lasse et songeuse, elle semble nous indiquer que trop d’amour tue l’amour.

ANVERS - Le parti pris de cette exposition iconologique apparaît dès l’entrée : Vénus, figure centrale de la mythologie, a occupé une place privilégiée dans l’imaginaire occidental. Figure emblématique, elle fait l’objet d’un culte que l’héritage antique laisse vivace tant l’idéale beauté de Vénus constitue toujours une forme mythique que les artistes traquent sans relâche. Avec la Renaissance, l’humanisme en a fixé les codes iconographiques. Le catalogue fournit ici un précieux complément. L’histoire culturelle s’y nourrit d’études d’œuvres fouillées comme celle que Gregor J. M. Weber consacre à la descendance de la Vénus de Giorgione. On touche aussi ici l’un des intérêts manifestes de l’exposition : la répétition dans la permanence. En effet, de Botticelli à Courbet, de Cranach à Cézanne en passant par Rubens, Poussin ou Boucher, Vénus bouge peu, même lorsque les modernes s’évertuent à la maltraiter. À cette continuité, l’exposition adjoint la déclinaison des thèmes iconographiques. De la naissance à ses amours interdites avec Adonis, en passant par son adultère avec Mars, son triomphe et sa pompe, ou les rituels de sa toilette, chaque épisode du mythe est développé non sans quelques lourdeurs inhérentes à cette exhaustivité. Cette dernière mène de la Renaissance italienne aux visions rocailles de la peinture française du XVIIIe siècle, en passant par les réformes du thème opérées par Vasari, par les interprétations des maniéristes du Nord ou d’Europe centrale, des Vénitiens et des Hollandais, de Titien ou de Rubens.

Baigneuse, dormeuse ou fille de joie
Ces visions livrées de Vénus suggèrent une forme d’obsession dont l’accroche rend compte. La fascination qu’exerce cette “femme idéale” à la beauté improbable induit un jeu de références qui conduit chaque peintre à chercher son modèle dans l’élaboration d’une beauté conceptuelle léguée par ses prédécesseurs. La juxtaposition de la Vénus au miroir peinte dans l’atelier du Titien après 1555 avec celle que Rubens réalise vers 1603 en y faisant référence témoigne d’une continuité à laquelle répondent mille et un détails. Cette sensation de constance rend d’autant plus troublants certains portraits allégoriques comme celui par lequel Van Dyck représente Lady Manners et Lord Buckingham en Vénus et Adonis (1620-1621). À travers l’ensemble du parcours, Vénus apparaît comme la figure emblématique d’une permanence qui prend pour nom tradition.

Cet aspect ne survivra pas à la modernité. Comme souvent dans ce type de parcours, la partie moderne pêche par superficialité. Éclaté, le thème ne se prête plus à un discours univoque. Vénus est partout présente sans plus être forcément représentée. Hors du champ clos de l’académisme, elle devient baigneuse, dormeuse, pornocrate ou fille de joie. Elle surgit dans les pages glacées d’un magazine aussi bien qu’à l’affiche d’un cinéma. Si le catalogue tente – sans trop de succès tant le sujet est perçu de façon large – de couvrir le champ, l’exposition échoue lorsqu’il s’agit de dépasser le cadre de cette culture classique façonnée à la Renaissance. De grande qualité, le catalogue n’en engendre pas moins un regret. Pour cette exposition qui est passée par Cologne et Munich avant d’achever sa course à Anvers, les organisateurs n’ont conçu qu’une édition en néerlandais alors que ce volumineux pavé de plus de 500 pages se lit avec un intérêt jamais démenti. Riche de contributions signées Werner Hofmann, Erika Simon, Thomas Gaethgens ou Jean Starobinsky, pour n’en citer que quelques-uns, il devait s’imposer comme une référence.

- VÉNUS, MYTHE OUBLIÉ, jusqu’au 19 août 2001, Koninklijk Museum voor Schone Kunsten, Plaatsnijderstraat 2, Anvers, tél. 32 3 242 04 16, tlj sauf le lundi 10h-17h, mercredi 10h-21h Catalogue 1 490 francs belges (36,9 euros) ; www.antwerpen.be/cultuur/kmska.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°130 du 29 juin 2001, avec le titre suivant : À la recherche de Vénus

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