La planète des songes

Du romantisme au surréalisme, l’art sous l’emprise du rêve

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 18 avril 2003

À travers plus de deux cents pièces, manuscrits, photographies, dessins, photographies, gravures ou objets et appareils scientifiques, l’exposition “Trajectoires du rêve”?, au Pavillon de arts, à Paris, montre comment, du romantisme au surréalisme, les artistes et les poètes ont emprunté la clef des songes. Le paysage, le hasard, la ville et la science sont ici autant de points de passage vers une réalité parallèle.

PARIS - “Je suis couché et me vois tel que je suis en réalité. L’électricité est allumée. La porte de mon armoire à glace s’ouvre d’elle-même. Je vois mes livres qu’elle renferme. Sur un rayon se trouve un coupe-papier de cuivre (il y est aussi dans la réalité) ayant la forme d’un yatagan. Il se dresse sur l’extrémité de la lame, reste en équilibre instable durant un instant puis se recouche lentement sur le rayon. La porte se referme. L’électricité s’éteint.” Dans ce souvenir de rêve transcrit par Robert Desnos en 1918, les frontières sont poreuses, l’obscurité est électrique, et le songe réel. Les “Trajectoires du rêve”, dont il est question au Pavillon des arts, à Paris, sont sur ce fil. Du romantisme au surréalisme, soit de la fin des Lumières à la Seconde Guerre mondiale, l’exposition, qui emprunte son titre à un recueil publié par André Breton en 1938, cherche les seuils où “le monde devient rêve” et le “rêve devient monde”, selon les mots de Novalis. L’auteur du Brouillon général est d’ailleurs placé en exergue de la première partie de la manifestation. Intitulée “Paysage imaginaires : le rêve de la nature”, elle suit la logique omniprésente d’un croisement entre sources littéraires, œuvres et objets, en les plaçant sous l’égide de la conception romantique du paysage, relevant de la vision intérieure. Les gravures réalisées au XVIe siècle par Hercule Seghers voisinent avec les frottages de l’Histoire naturelle (1925) de Max Ernst ; la Nouvelle méthode pour secourir l’invention dans le dessin des compositions originales de paysages imaginée à la fin du XVIIIe siècle par Alexander Cozens juxtapose les deux techniques.
Automatisme mais aussi décalcomanies, cadavres exquis et collages, l’utilisation du jeu et du hasard par les surréalistes est connue, et s’associe à l’obtention de “champs d’interprétation idéaux” souhaités par André Breton. Paysage minéral, la ville, thème auquel une large partie du parcours est consacrée, offre également de belles échappées. “Les trottoirs bifurquaient inexplicablement tour à tour, selon un itinéraire aussi capricieux que possible”, écrit Breton dans L’Amour fou (1937). Dans Nadja (1927), texte dont le manuscrit original est exposé, il continue à arpenter Paris. Quant au versant moderne de la métropole, et à ses lueurs, il fournit une riche matière au Brassaï de Paris la nuit (1931-1934).
Avec l’électricité mais aussi l’astronomie, l’ouverture de nouveaux fronts pour le songe occupe le reste de l’exposition. À l’époque romantique, la science donne à voir l’invisible dans toutes les directions. En 1834, François Arago invite Hugo à observer la Lune : “Par aventure on rencontre un télescope, et cette Lune, on la voit, et cette figure de l’inattendu surgit devant vous, et vous vous trouvez face à face dans l’ombre avec cette mappemonde de l’Ignoré”, écrit à la suite de l’expérience le poète dans Le Promontoire du songe. Les feuilles de l’astronome Étienne Léopold Trouvelot (1827-1895), pastels lunaires d’astres et de planètes, disent par leur trop grand souci d’exactitude un peu de l’étonnement d’Hugo. De chaque avancée scientifique découlent de nouveaux espaces troubles souvent formalisés dans des méthodes parallèles (le spiritisme, le magnétisme). La photographie est alors convoquée sur ses deux faces. Elle est à la fois positive et occulte. En 1896, Louis Darget photographie un rêve en plaçant une plaque sensible au-dessus du front d’une femme endormie ; la même année, Henri van Heurck réalise des planches aux rayons X. Que l’on pense à la réaction de Nerval en 1844, lors de sa visite au diorama des Grands Boulevards, ou à l’intérêt des surréalistes pour le cinéma, les “nouvelles images” de l’époque fournissent aux artistes et aux poètes une matière onirique.
Vitesse, électricité, lumière pourraient être a priori l’inverse du rêve, mais l’exposition entière tend vers le cinéma même si elle ne l’aborde pas directement. La description par Desnos du septième art en dit assez – “Le rêveur assis est emporté dans un nouveau monde auprès duquel la réalité n’est que fiction peu attachante” (Le Journal littéraire, 25 avril 1925) – pour regretter l’absence d’un versant plus contemporain à l’exposition, même si c’est un rêve.

TRAJECTOIRES DU RÊVE, DU ROMANTISME AU SURRÉALISME

Jusqu’au 7 juin, Pavillon des arts, porte Rambuteau – terrasse Lautréamont, 101 rue Rambuteau, 75 001 Paris, tél. 01 42 33 82 50, tlj sauf lundi, 11h30-18h30, cat. éditions Paris-Musée, 240 p., 34 euros

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°169 du 18 avril 2003, avec le titre suivant : La planète des songes

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