Lundi 17 décembre 2018

La photographie au garde-à-vous

L’Hôtel de Sully retrace les grandes heures de la photographie judiciaire

Le Journal des Arts

Le 3 mars 2000 - 698 mots

En marge (et complément) de la sulfureuse exposition Witkin, les caves voûtées de l’Hôtel de Sully sont offertes aux « Corps et décors du crime », autrement dit à la cruelle vérité comme faire-valoir d’une fiction bien factice. Où l’on veut démontrer que la photographie a rendu de grands services à la police, sans trop se poser de questions, au prix d’un voyeurisme gratuit que ne délimite aucune contextualisation.

PARIS - Plus rien ne choque aujourd’hui : ni le délire iconique et littéraire d’un Witkin, ni la bêtise d’un “INRI” (Bettina Rheims à la MEP), et de ce fait, plus rien de ces machines pré-digérées ne prête à interrogation. En revanche, il y eut un temps heureux où les photographies n’étaient pas des “œuvres”, où on les produisait par nécessité apparente, par fonction, par besoin, et surtout pas pour des expositions. Et de ce fait aussi, on a tout loisir de s’interroger sur la nature de ce que l’on voit. Ce paradoxe est évident dès que l’on exhibe sur des murs des archives très spécialisées et inconnues de tout public. “La photographie judiciaire”, comme un écho aux préoccupations morbides de Witkin, est une manière de tirer un fil dans l’énorme production de photographies-documents depuis le XIXe siècle, qui tourne autour de choix politiques, de repérages de groupes sociaux, de mise en question de la dignité corporelle, de l’identification individuelle. Choisir le fil judiciaire, c’est prendre le parti (photographique) du commissariat de police – mais pourquoi pas – et le Musée de la Préfecture de Police est en effet le principal prêteur ; un point de vue qui devient néanmoins difficile à assumer aujourd’hui quand il s’agit, notamment, de la curée sanglante contre la bande à Bonnot (1912).

Le bertillonnage
Il y a au moins matière à débat, et les photos chocs n’ont rien à envier à Witkin, sinon qu’elles n’étaient pas destinées à notre voyeurisme avide. La photographie, au XIXe siècle, était un médium très démonstratif qui ne faisait aucune place au droit à l’image. On pouvait couramment acheter le portrait de l’assassin Troppmann, comme les images des cadavres de ses victimes (toute une famille, crime de Pantin, 1869). Mais on s’exagère parfois le rôle de la photographie dans le “fichage” des communards de 1871, car son utilité atteignait très vite ses limites. Comment, en effet, établir des relations d’identité entre un individu qui se présente sous un faux nom et une petite photographie au format carte de visite, s’il faut le confronter par le seul rapport oculaire à un fichier de milliers d’images ? Il faut attendre l’arrivée de Bertillon à la Préfecture de Police, en 1879, pour que soient élaborées des méthodes de classement et surtout de caractérisation individuelle. Les fiches signalétiques de Bertillon, basées sur des données anthropométriques (mensurations et descriptions effectuées sur la tête, les yeux, nez, bouche, et surtout les oreilles, l’élément corporel le plus invariable), permettent parfois de confondre des récidivistes. La méthode deviendra internationale sous le nom de “bertillonnage”. Toutefois, le refus d’y adjoindre l’analyse des empreintes digitales – due à l’Anglais Galton en 1894 – et le nouvel engorgement du système sous le nombre marqueront encore une limite. Les fiches de Bertillon font plutôt partie d’un folklore de la police.

Ce qui n’est pas le cas des vues centimétriques en plongée des lieux de crimes, chambres en désordre avec cadavre in situ n’épargnant rien des moindres détails significatifs, au contraire. Tout est fait pour que les indices, les objets, les situations soient précisément repérés. Et l’insolite perspective de la prise de vue, cadrée pour contenir un maximum de renseignements, renforce l’effet d’inquiétude ou d’horreur. Les effigies de Landru, les cartes postales de la bande à Bonnot, les portraits retouchés de petits délinquants dans le Petit Parisien des années trente complètent un panorama éprouvant où l’on aimerait voir évoquer davantage les questions de droits et de légitimité. La discrétion des explications et le silence sur des enjeux douloureux tournent quelque peu à la louange de la photographie “au service” du garde-à-vous.

- LA PHOTOGRAPHIE JUDICIAIRE. CORPS ET DÉCOR DU CRIME 1860-1930, jusqu’au 26 mars, Hôtel de Sully, 62 rue Saint-Antoine, 75004 Paris, tél. 01 42 74 47 75, tlj sauf lundi 10h-18h30.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°100 du 3 mars 2000, avec le titre suivant : La photographie au garde-à-vous

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