Mercredi 12 décembre 2018

La critique

La peinture tragi-comique de Yue Minjun

Par Vincent Delaury · L'ŒIL

Le 19 février 2013 - 334 mots

La Fondation Cartier offre au Chinois Yue Minjun, né en 1962, sa première exposition majeure en Europe (« Yue Minjun. L’ombre du fou rire », jusqu’au 17 mars 2013).

Pas moins de cent quarante œuvres, tableaux et dessins, dévoilent l’art lisse de celui qui s’est fait connaître dans les années 1990 en peignant des personnages rieurs. De prime abord, on se méfiait de cette peinture, star du marché de l’art actuel. Or, cette exposition permet de constater que Yue Minjun est talentueux. Ses toiles gagnent à être exposées, et en nombre : la puissance visuelle de son dispositif pictural – partout des clones rigolards – est révélée par le regroupement et le comique de répétition. Devant ces foules hilares, on est certes gagné par le rire, des plus communicatifs, mais on est aussi saisi par le fait que cette peinture duale résiste à toute interprétation hâtive.

Bien sûr, le côté flashy de cet art le rend pop et distrayant, mais il n’est pas que ça : il inquiète. Son rire cynique révèle bientôt l’uniformisation de la société chinoise et des modes de vie dans le monde moderne : en se peignant, rieur, parmi des dinosaures de parcs d’attractions, Minjun ne dépeint-il pas une société consumériste avide de distractions abêtissantes ? Et cette impression d’un art bien plus complexe qu’il n’y paraît en apparence se confirme au sous-sol lorsqu’on tombe sur des icônes de la Révolution culturelle revues et corrigées par Yue Minjun. En privant des peintures d’histoire de leurs acteurs, il vient redoubler le geste de l’art de propagande maoïste qui consistait à retoucher des images d’événements historiques pour répondre à la doctrine officielle. Très inspiré, Minjun se fait ici le décrypteur de l’imagerie culturelle et de la société du spectacle. Ainsi, cette expo, parfaitement scénarisée – elle raconte des histoires –, a les qualités d’une bonne comédie : la réflexion pointe derrière le rire. Après le sourire de La Joconde et les caricatures de Daumier, Yue Minjun n’invente-t-il pas un nouveau genre ?

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°655 du 1 mars 2013, avec le titre suivant : La peinture tragi-comique de Yue Minjun

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