Mardi 11 décembre 2018

La nature vivante de Manet

Le Journal des Arts

Le 20 octobre 2000 - 568 mots

« Les ennemis les plus déclarés du talent d’Édouard Manet lui accordent qu’il peint bien les objets inanimés », écrivait Émile Zola en 1867. Autonome ou mêlée à des personnages, la nature morte fut bien plus qu’un simple objet de virtuosité. Démonstration au Musée d’Orsay, en quatre-vingts œuvres.

PARIS - Hasard de la programmation, le Musée d’Orsay présentait au printemps dernier dans “Courbet et la Commune”, les natures mortes brossées par le peintre d’Ornans dans les années ultimes de sa vie, notamment à Sainte-Pélagie. Écarté du monde des hommes, il avait fait de quelques fruits, savamment arrangés, un mode d’expression intime. Des correspondances secrètes les unissent aux bouquets que peint Manet, à partir de 1880 et jusqu’à sa mort en 1883. Son œuvre immense se referme sur les délicates harmonies, donnant toute sa portée à ce propos attribué à l’artiste : “Un peintre peut dire tout ce qu’il veut avec des fruits ou des fleurs ou même des nuages.” Ainsi, dans les nombreuses lettres écrites pendant sa maladie, à un long discours, il préfère une fleur ou un fruit peints à l’aquarelle, témoignant d’une sensibilité et d’un talent intacts, malgré les progrès du mal.

Les quelque quatre-vingts œuvres rattachées à ce genre dit mineur, rassemblées à Orsay, illustrent non seulement la profession de foi rapportée plus haut, mais aussi la place singulière de la nature morte dans sa production. Comme l’indique Guitare et chapeau (1862), le dessus-de-porte conçu pour l’entrée de son atelier, la peinture espagnole nourrit son approche, avec ces fonds sombres, ces nappes immaculées sur lesquelles se détachent d’opulentes compositions, brossées avec une ostensible virtuosité héritée de Vélasquez. Progressivement, le peintre s’oriente vers plus de dépouillement, les grandes compositions décoratives se réduisent à quelques fruits ou à un unique bouquet, la touche se fait plus légère. Des Prunes envoyées à Degas à la Corbeille de fraises, Manet ressuscite les mânes de Chardin et sa légendaire simplicité. Commerciale à l’origine, la nature morte s’est faite intime.

Un bouquet de violettes
L’évocation de Chardin ne doit pas surprendre, car Manet, héraut de la peinture moderne, n’en reste pas moins un homme de son siècle, nourri de la tradition, qu’elle soit française, flamande (L’Enfant aux cerises) ou vénitienne (Femme à la cruche). Pourtant, en accordant une importance comparable aux objets inanimés et aux personnages, Manet bouleverse les hiérarchies et les codes académiques. “N’est-ce pas autant une nature morte avec des personnages qu’un tableau de personnages avec une nature morte ?” interroge George Maurer à propos du Bar aux Folies-Bergère. Forts de ce constat, les critiques ont vu dans l’œuvre de Manet la naissance de la “peinture pure”, une lecture trop exclusive et un peu simplificatrice, corrigée depuis quelques années par un développement des études iconographiques et le renouvellement de l’interprétation. Les portraits, présentés dans l’exposition, montrent les rôles variés attribués aux objets. Si, dans celui de Théodore Duret, la nature morte vient atténuer l’austérité du coloris et fonctionne comme un contrepoint, dans l’effigie d’Émile Zola, livres et gravures dressent une sorte de portrait intellectuel de l’écrivain, et disent à leur façon l’amitié liant les deux hommes. Quant au bouquet de violettes de Berthe Morisot, il fait référence au petit format offert à sa future belle-sœur.

- MANET, LES NATURES MORTES, jusqu’au 7 janvier, Musée d’Orsay, 1 rue de la Légion d’honneur, 75007 Paris, tél. 01 40 49 48 73, tlj sauf lundi 10h-18h. Catalogue, RMN/La Martinière, 160 p., 195 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°113 du 20 octobre 2000, avec le titre suivant : La nature vivante de Manet

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