Samedi 24 février 2018

Genève

La « longue marche » de Peter Greenaway

Il construit une centaine d’escaliers à travers la ville

Le Journal des Arts

Le 28 juin 2010

Genève a toujours eu la réputation de la ville helvétique la moins propice à l’éclosion de grands projets d’arts plastiques, comme si, des siècles après, Calvin veillait encore depuis sa tombe à interdire l’utilisation de l’image sous quelque forme que ce soit. Peter Greenaway semble avoir complètement ignoré et aboli les vieux tabous avec son nouveau projet, qui sera inauguré le 23 avril prochain.

GENÈVE - Genève n’est qu’une étape d’un projet très ambitieux, permettant à Peter Greenaway de monter dix installations qui reprendront dix thèmes du cinéma : le premier épisode s’intitule le Cadrage ou la situation trompeuse et sera comme un parcours initiatique à travers la ville de Genève. Il sera suivi, en 1995, d’une triple manifestation en Espagne, à Bilbao, Madrid et Barcelone, dénommée l'Audience et le public, et devrait s’achever en l’an 2000 à New York avec l’illusion. Chaque étape durera cent jours et se veut une nouvelle vision de notre environnement quotidien.

Le projet global s’appelle Stairs. Il fut écrit en 1987 pendant le tournage du film le Ventre de l’architecte et, selon son auteur, il insiste sur l’importance de la responsabilté de l’artiste qui communique ses obsessions, ses fantasmes, mais aussi sa fantaisie et ses rêves.

Toujours selon Peter Greenaway, le but de ce projet est de sortir le cinéma de son cadre habituel, de surprendre l’individu en le familiarisant avec le septième art, qui lui semble si souvent inaccessible. Enfin, c’est le cinéma dans la rue, dans la ville, 24 heures sur 24, avec une population transformée en une multitude d’acteurs, tour à tour spectateurs et metteurs en scène.

Fête au village
Pour ce qui est de la première étape – Genève – Greenaway a repris le thème qui l’a rendu célèbre, celui du cadrage, qui était le fil conducteur du film Meurtre dans un jardin anglais.

Une centaine d’escaliers de bois de 40 centimètres à 2 mètres de hauteur seront construits à travers la ville. Le visiteur sera appelé à les utiliser pour accéder à une plate-forme où sera installé un tube, à l’intérieur duquel sera aménagée une découpe au format cinémascope. Ils auront ainsi la vision d’espaces de la ville encadrés selon la volonté du metteur en scène Greenaway.

En d’autres termes, il s’agit de la réutilisation de la chambre obscure mise à l’honneur par les védutistes vénitiens comme Canaletto et Guardi. Le fameux effet "carte postale de grand luxe pour touristes" de leurs tableaux résultait d’une parfaite utilisation de ce procédé.
La première constatation à faire sur Stairs est son impact incroyable sur la ville de Genève et sur sa population. Jamais auparavantre elles n’avaient été à ce point sensibilisées. Les Genevois, empêtrés dans une crise économique et psychologique unique dans l’histoire de leur ville, ont été séduits par la perspective de participer à un projet international dans une ambiance de fête de village.

Le financement de l’opération illustre parfaitement cette participation générale. Dans une atmosphère bon enfant, l’un propose le bois, l’autre l’éclairage et le troisième la nourriture. Les Services industriels de la Ville de Genève, qui en sont les producteurs et distributeurs d’électricité, seront le partenaire principal de ce projet, assurant l’éclairage – élément essentiel du programme – et la mise en place des escaliers, soit 450 000 FS sur un budget global de 1,6 million de FS. Le bois nécessaire sera offert par le groupe HIAG; les ateliers de la Télévision suisse romande construiront les escaliers qui seront peints par les élèves de l’École de décors de théâtre. Fait remarquable, début mars, après neuf mois de recher-che de fonds, les sommes nécessaires étaient entièrement réunies, un exploit qui devrait faire pâlir de jalousie Christo, le pionnier dans ce domaine.

Événement majeur
Stairs sera certainement un des événements majeurs de ce printemps. Cependant une double interrogation demeure. La première réside dans le choix même de Genève, qui est la ville la plus étrangère au monde de Greenaway. L’attirance des extrêmes est toujours un excellent mobile, mais le monde hypertrophié de l’artiste est tellement aux antipodes de la pondération et du calme genevois que l’on peut se demander si ce projet ne risque pas de déboucher sur un gigantesque malentendu. Genève est une ville urbanistiquement harmonieuse, délicatement nichée, au pied de montagnes jurassiques sans grand relief, sur les bords d’un lac, un décor certainement idéal pour d’élégantes gravures du XVIIe siècle, mais peut-être manquant un peu de consistance pour un spectacle plus important.

La seconde interrogation tient à la double personnalité de Greenaway en tant que créateur. Il ne viendrait à personne l’idée de mettre en doute la force du talent de Greenaway cinéaste. Ses films sont une exploration vigoureuse et souvent géniale de ses obsessions. Il semblerait cependant que le cinéma ne soit pour lui qu’une étape et qu’un procédé.

Lors d’une conférence organisée par Sotheby’s à Genève au mois de juin dernier, l’artiste a exprimé ses doutes quant à l’avenir du cinéma, qu’il considère comme un moyen technique dépassé, qui a très peu évolué depuis ses origines et qui enserre la créativité de l’artiste. De ce fait, il se sent extrêmement attiré par les arts plastiques traditionnels qui devraient lui permettre d’aller au-delà des limites fixées par le cinématographe. On peut parfaitement admettre cette théorie, mais son application par Greenaway ne semble en aucune manière convaincante. Pour l’expliquer, il projeta des extraits de son dernier film Prospero’s books. La richesse extraordinaire de l’ornementation semblait constituer le meilleur véhicule pour les fantasmes du créateur. En revanche, l’exposition organisée la semaine précédente – toujours par Greenaway – au Palazzo Fortuny, dans le cadre de la Biennale de Venise, ressemblait à un divertissement pour aquarelliste victorien à la recherche de la énième impression vénitienne. Sans le prisme déformant du cinéma, la force de l’image s’était totalement diluée dans le cadre traditionnel d’une exposition.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°1 du 1 mars 1994, avec le titre suivant : La « longue marche » de Peter Greenaway

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