La fin des certitudes artistiques

Un entretien avec Francesco Bonami, commissaire de l’exposition Delta

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 11 septembre 2009

Douze jeunes artistes (Almond, Cattelan, Gabellone, Hanley, Hempel, Hirshhorn, Hjelm, Jasansky & Polak, Kentridge, Kinoshita, Mitout et Tchicaya) sont réunis à l’Arc par Francesco Bonami. Né en Italie en 1955 mais vivant à New York, le commissaire de l’exposition s’exprime sur les fondements de \"Delta\".

Quels ont été vos critères pour la sélection des artistes ?
Le principal problème, aujourd’hui, pour les expositions d’art contemporain vient du fait qu’elles sont organisées par des commissaires d’exposition pour d’autres commissaires d’exposition. Nous ne tenons pas assez compte des différents contextes. Ici, j’ai voulu montrer des artistes qui n’ont, pour la plupart, jamais exposé à Paris, sauf peut-être Thomas Hirschhorn ou Maurizio Cattelan. Ils abordent des problèmes très vastes, tout en gardant une forte identité personnelle : l’information, la communication ou les questions raciales sont traitées en partant d’un point de vue particulier. Ces artistes ouvrent des voies pour le futur. Je ne sais pas ce qui est important ou ce qui fait sens aujourd’hui, ni à quoi le public peut réagir maintenant. Mais j’ai remarqué qu’il est très curieux de la recherche artistique, et pas seulement de noms connus. Il faut organiser des expositions inattendues, dans le sens où quelque chose se passe sans que nous en soyons forcément conscients.

Dans le texte du catalogue, vous parlez de “surmonter la nostalgie du désir d’unité”. S’agit-il pour vous de sortir enfin intellectuellement d’une conception très “siècle des Lumières” du monde ?
Nous devons redéfinir le concept de “l’esprit des Lumières”. Il n’existe plus aujourd’hui uniquement un centre européen. La pièce de Thomas Hirschhorn distille quelques éléments symboliques, comme ces drapeaux sur lesquels est écrit capitalisme. Même si cela peut paraître un peu simpliste, il indique que notre monde est dirigé par un certain système économique. L’art contemporain est un système économique parallèle au système économique industriel occidental. Les pays qui commencent à devenir de nouveaux centres nous apportent une approche différente de l’art contemporain. Nous devons relever ce challenge, nous les commissaires d’exposition, en n’abordant plus seulement des problèmes formels mais aussi de nouvelles sensibilités, comme Tchicaya par exemple. Ces nouvelles approches sont plus intéressantes qu’une énième interprétation d’un même esprit. Nous faisons face actuellement à des points de vue très différents qui vont changer le concept même de l’art contemporain.

Que nous apportent ces nouvelles approches de l’art contemporain ?
L’art était politique dans les années soixante-dix : nous assumions le fait que nous avions des solutions. Dans les années quatre-vingt, l’art était formel : nous pensions ne pas avoir de problèmes et nous n’avions donc pas à nous soucier des solutions. Maintenant, dans les années quatre-vingt-dix, nous avons des problèmes mais nous n’avons pas de solution. Nous devons redéfinir notre approche, même si nous avons conscience que les solutions sont difficiles. Nous devons suivre ce qui se passe dans les anciens pays communistes, qui ont connu de grands bouleversements depuis la fin des années quatre-vingt, et voir ce qui s’y fait, les informations qui y circulent, les changements qui interviennent.

Cette impuissance semble s’étendre.
Oui, je crois par exemple qu’il est difficile de dire aujourd’hui si un artiste est bon ou mauvais. Je pense qu’il y a des créateurs qui fonctionnent très bien dans certains contextes, notamment dans les expositions de groupe, sans que cela veuille dire que le travail fonctionnera dans une galerie, dans une stratégie de collectionneur ou sur le marché. Ils peuvent s’exprimer plus radicalement dans certains contextes que d’autres. Il s’agit d’un changement très délicat dans l’art contemporain, à la fois pour les artistes et pour les critiques d’art. Le commissaire d’exposition n’est plus un prophète qui peut dire “voilà les artistes du futur”. Le rôle du commissaire est maintenant de savoir qui peut dire quoi et quand. Un artiste peut être très important même si son activité est très brève. Il est justement important de l’exposer au bon moment.

DELTA, jusqu’au 18 janvier, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président-Wilson, 75116 Paris, tél. 01 53 67 40 00, tlj sauf lundi 10h-17h30, sam. et dim. 10h-18h45. Catalogue, 70 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°50 du 19 décembre 1997, avec le titre suivant : La fin des certitudes artistiques

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