Vendredi 6 décembre 2019

La Conversion de Saint Paul de Tintoret

Par Colin Cyvoct · L'ŒIL

Le 22 février 2018 - 1168 mots

Le jeune Tintoret avait écrit son objectif sur le mur de son atelier : « Le dessin de Michel-Ange, le coloris de Titien. » L’une de ses premières peintures, La Conversion de Saint Paul, exposée à Paris ce mois-ci, l’illustre avec éclat.

Metteur en scène de saisissantes orgies picturales, dessinateur d’une virtuosité impétueuse, coloriste sauvagement déterminé, Jacopo Robusti, dit Tintoret, apparaît comme le peintre du cinquecento le plus violemment contrasté. Ses contemporains vénitiens disaient qu’il avait trois pinceaux, le premier d’or, le second d’argent, la troisième de fer, tant ses brosses pouvaient tout autant délicatement caresser la toile que l’écorcher avec furie. À l’occasion du supposé 500e anniversaire de sa naissance, le Musée du Luxembourg présente les œuvres de jeunesse de cet artiste né à Venise.

Fils de Battista Robusti, teinturier de son état, aucun document n’atteste de façon certaine sa date de naissance. Son acte de décès daté du 31 mai 1594 le déclare âgé de 75 ans. Il permettrait de déduire qu’il est né en 1518 ou 1519. Mais son biographe, le peintre vénitien Carlo Ridolfi, qui connut le fils de Tintoret, Domenico, et des proches du maître tel l’Aliense, publie une biographie détaillée le faisant naître en 1512.

Le rival de Titien
Très jeune, Tintoret étonne par la qualité des peintures murales qu’il réalise avec les pigments trouvés dans l’atelier paternel. Son père l’introduit comme apprenti chez le plus renommé des peintres vénitiens de l’époque, Titien, lequel ne tarde pas à le congédier de son atelier. Étonnement, incompréhension, défiance face à un si jeune talent ? Toujours est-il qu’il est certain que Jacopo manifesta un talent précoce.

Peu importe que l’une des plus anciennes toiles connues de Tintoret, La Conversion de saint Paul, ait été réalisée par un homme de 33 ans ou de 26 ans. Son auteur, de toute évidence, ne se comporte pas comme un apprenti. Il y développe d’audacieuses recherches spatiales et apparaît déjà armé pour renouveler la peinture dans cette Venise cosmopolite du XVIe siècle qui ambitionne de donner au monde une image renouvelée d’elle-même.

La chute de Saul
Sur le chemin de Damas où il se rend pour persécuter les chrétiens, Saul apparaît terrassé par l’éblouissement de la lumière divine. Tout est tumulte et désordre. Au premier plan, au centre, en bas de la toile, tombé de son cheval, les bras en croix, en position instable, le futur saint Paul apparaît totalement vulnérable. Ce juif pharisien pourfendeur des chrétiens, sa grosse chaîne en or toujours autour du cou, vient d’entendre la voix de Jésus : « Saoul, Saoul, pourquoi me persécutes-tu ? » (Actes des apôtres, 9, 3-7). Des fragments d’armure et son casque gisent sur le sol. Étonnamment, seul élément stable dans tout le tableau, son bouclier se dresse comme un écusson, appuyé sur la pierre sur laquelle il a chuté. Tintoret ancre sa peinture dans une tradition récente en empruntant habilement la posture de Saul à une célèbre tapisserie de Raphaël. Si ce n’est que ses yeux, devenus momentanément aveugles, ne sont pas tournés vers Jésus, mais semblent dirigés vers un au-delà non encore visible.

Un cavalier se prend la tête
Le sens de chaque geste, le ressenti de chacun des protagonistes de cette scène apparaît immédiatement compréhensible. Un des rares cavaliers à ne pas avoir été désarçonné a lâché la bride de son grand cheval blanc et se prend la tête de ses deux mains, assourdi par la voix qu’il vient d’entendre. Tintoret a clairement choisi comme référence biblique le verset des Actes des apôtres où il est précisé : « Ses compagnons de route s’étaient arrêtés, muets de stupeur. Ils entendaient bien la voix, mais sans voir personne. » Alors qu’un autre verset évoquant cette même scène précise qu’ils n’entendirent pas Jésus. La question divine adressée à Saul, « Pourquoi me persécutes-tu ? », submerge de sa puissance sonore tout le tableau. On voit les soldats affolés tenter de sortir de l’espace de la toile. Cet effet se trouve accentué par les cadrages choisis par le peintre : leurs bras sont déjà en partie hors du tableau. Chaque fragment de scène est lisible dans une visualisation immédiate, chaque espace peut être regardé comme un instantané.

Panique totale
Tintoret vient de découvrir dans la salle du grand conseil du palais des Doges la Bataille de Spolète, une grande peinture que Titien a terminé l’été 1538. Il se mesure audacieusement au maître quand il s’en inspire pour camper les deux cavaliers qui tiennent d’immenses drapeaux et dont les chevaux se cabrent sur le pont, également en peignant les soldats et les chevaux qui chutent et se débattent dans la rivière. La scénographie saisissante de cette toile de Tintoret se perçoit comme la mise en turbulence d’un espace chaotique. Certaines parties du tableau, dont la matière picturale est généralement très mince, peuvent paraître à peine esquissées, « inachevées », comme la tête du cavalier qui monte le cheval blanc sur le pont. Tintoret aime aussi rompre avec l’illusionnisme de la perspective. Il donne, par exemple, une surface démesurée aux oriflammes rose et jaune pâle que tiennent ces mêmes cavaliers, les faisant ainsi apparaître dans un autre champ visuel. L’inquiétude tord les rythmes, brasse la lumière, entrouvre et referme les ténèbres, en une intense symphonie visuelle.

Jésus dans les nuages
Un blond Jésus porté par des nuages irradiés de poussières de lumière apparaît tout calme au-dessus de la mêlée. Son échange verbal avec Saul est terminé. Il regarde au loin et paraît indifférent au tumulte et à l’affolement suscité par sa soudaine apparition. Tintoret ne l’a peint ni grand ni imposant et ne l’a pas entouré d’une multitude d’anges comme le fera Michel-Ange quand il réalisera la fresque de la chapelle Pauline au Vatican, terminée en 1550. Juste en dessous des nuages qui séparent Jésus des soldats paniqués, un énorme escalier en pierre s’élève vers le ciel. Les cavaliers et les chevaux qui s’y étaient engagés dégringolent dans des postures tourmentées toujours réalistes. L’énervement des corps et la densité dramatique des scènes sont renforcés par de puissantes tensions entre ténèbres et lumière et la mise en forme d’un chaos de formes humaines exaspérées d’inquiétude, terrifiées par cette incompréhensible manifestation surnaturelle. Quand il évoquera ce moment dans les épîtres, saint Paul ne parlera pas de conversion mais de révélation, qui se traduit en grec par apocalypse, littéralement, « dévoilement ».

parcours

1518-1519 Naissance à Venise, Italie

1534 Entre dans l’atelier du Titien

1562 Réalisation de quatre toiles sur la vie de saint Marc pour la Scuola di San Marco à Venise

1564-1587 Décorateur officiel de la Scuola Grande di San Rocco à Venise

1588 Peint dans la salle du Grand Conseil au palais des Doges Le Paradis de 24,50 m de long sur 9,90 m de haut

1594 Décès à Venise, Italie

informations

« Tintoret : Naissance d’un génie »,
du 7 mars au 1er juillet 2018. Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, Paris-6e. Du lundi au jeudi, de 10 h à 18 h, du vendredi au dimanche, jusqu’à 19 h. Tarifs : 9 et 13 €. Commissaire : Roland Krischel. www.museeduluxembourg.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°710 du 1 mars 2018, avec le titre suivant : LA CONVERSION DE SAINT PAUL de Tintoret

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