Vendredi 23 février 2018

La Biennale prend l’accent américain

De grands collectionneurs américains racontent leur passion pour le salon

Le Journal des Arts

Le 27 novembre 2009

En ces temps de morosité en Europe mais de reprise économique aux États-Unis, rien ne saurait être trop fastueux pour accueillir les collectionneurs et les décorateurs américains, en qui les marchands voient une planche de salut : un comité d’honneur créé cette année, \"The American Patrons Council\", comprenant plus de 120 amateurs d’art d’outre-Atlantique parmi les plus en vue, dont le président d’honneur (qui ne sera pas du voyage) est Nancy Reagan ; un dîner de gala et une visite privée de la Biennale avant l’ouverture officielle. Toutefois, la jeune génération fortunée semble manifester moins de goût pour la grande décoration que ses ainés et pourrait remettre en question l’image traditionnelle de l’amateur d’art du Nouveau Monde.

L’époque bénie des années quatre-vingt, lorsque le dollar frôlait les dix francs et l’Amérique dominait le marché parisien, n’est plus qu’un souvenir. Mais aujourd’hui, alors que les Européens investissent moins dans l’art, tous les espoirs sont encore permis. Car même avec un dollar à cinq francs, les États-Unis, comme le dit sans fausse modestie le collectionneur Peter Moreno, "sont, et seront, le moteur du marché de l’art international." Architecte ayant des bureaux à New York et Paris, et comptant parmi ses clients Vuitton, Dior et Chanel, Peter Moreno collectionne tant pour lui-même que pour sa clientèle. Ses goûts personnels vont du mobilier Art déco et des meubles allemands néoclassiques aux objets archéologiques, en passant par les bronzes des XVe et XVIe siècles. Son enthousiasme pour la Biennale, tout comme celui des autres collectionneurs américains qui se sont confiés sans réticence au Journal des Arts, est sans bornes. La qualité et la quantité des objets d’art, la garantie d’authenticité, la présentation soignée des stands, la beauté et le charme de Paris, voilà autant d’attraits qui font l’unanimité chez tous les visiteurs américains avec lesquels nous nous sommes entretenus.

"Quand on est collectionneur, on est bien obligé de se déplacer, à Londres comme à Paris, pour voir ce que proposent les marchands, déclare Peter Moreno. À la Biennale, les plus grands marchands s’efforcent de montrer des objets exceptionnels.» À des prix qui le sont autant ? "Pas du tout. Lorsqu’on connaît les marchands, il ne s’agit pas simplement de sortir son chéquier et de signer. On discute, poursuit-il. On ne trouve nulle part autant de galeries d’art qu’à Paris. Allez demander, par exemple, où se trouve le quartier des antiquaires à Stockholm, et on vous indiquera une rue de vingt mètres de long ! En plus, les marchands parisiens sont toujours prêts à aller chercher, partout en Europe, un objet que vous convoitez. On n’a pas besoin de chercher soi-même !».

Collectionner, une maladie incurable
Décoratrice d’intérieur installée à Dallas depuis le début des années quatre-vingt, Sherry Hayslip viendra pour la première fois à la Biennale cette année, accompagnée de son mari, l’architecte Cole Smith, et de quelques-uns de ses meilleurs clients du Texas et du Connecticut. Tout en les conseillant dans leurs acquisitions, elle cherchera pour l’un de ses propres projets "quelques très bonnes pièces : des objets, des tables, une commode en laque noire, entre autres." Edward Lee Cave, fondateur en 1964 du département Real Estate chez Sotheby’s et président depuis 1982 de sa propre société d’immobilier, avoue, en plaisantant, que collectionner est "une maladie incurable" dont il souffre depuis plus de trente ans. À tel point que ses appartements new-yorkais et parisien, tout comme sa house in the country américaine, débordent aujourd’hui d’art décoratif, de mobilier français, d’antiquités grecques et romaines, et de porcelaine européenne. "Un collectionneur sérieux ne peut pas se permettre de manquer la Biennale : on est sûr que les marchands auront engrangé les meilleurs objets pour séduire les collectionneurs, et il n’y a pas d’endroit plus délicieux que Paris à l’automne, estime-t-il. Si vous n’y allez pas, quelqu’un d’autre va acheter la pièce dont vous rêviez. Je choisis soigneusement mes objets, mais il y a toujours quelque chose que je dois absolument acheter, quitte à mettre un autre objet au garde-meuble pour faire de la place !"

Martin D. Gruss, de New York, président du fonds privé d’investissement du même nom, est depuis vingt ans collectionneur de mobilier ancien, de tableaux anciens du XVIe au XVIIIe siècle, d’aquarelles et dessins anglais, et de tableaux de sport britanniques. Propriétaire de maisons à New York et à Palm Beach, c’est un visiteur habituel de la Biennale, où il aime voir "les meilleurs marchands et les meilleures choses. C’est ainsi qu’on se perfectionne l’œil." Martin D. Gruss trouve particulièrement rassurante l’expertise à laquelle chaque objet est soumis.

La ville la plus agréable du monde
"Ce que vous achetez est authentique. En plus, j’apprécie l’ambiance : si vous poussez la porte d’une galerie parisienne à deux heures de l’après-midi, vous risquez de déranger l’antiquaire pendant son déjeuner. C’est gênant de les voir avec une serviette de table pleine de miettes sous le menton, plaisante-t-il. À la Biennale, en revanche, on ne se sent pas obligé d’acheter. Et Paris est la ville la plus agréable du monde." Jeffrey Horvitz est l’un des collectionneurs de dessins français les plus importants du moment. Âgé de 46 ans, investisseur privé travaillant près de Boston, il a commencé à collectionner des œuvres sur papier après avoir abandonné sa première profession : propriétaire d’une galerie d’art à Los Angeles. Aujourd’hui, il possède plus de quatre cents dessins français anciens, une centaine de dessins italiens, ainsi que quelques tableaux anciens. Paris, qu’il visite deux ou trois fois par an, toujours à l’affût de nouvelles acquisitions, est sans doute, dit-il, sa ville préférée au monde. "On y trouve du bon vin, de la bonne cuisine, et de l’art excellent…"

Il fréquente la Biennale depuis 1984, parce que "pour collectionner d’une façon sérieuse, il faut aller là où se trouvent les marchands. La Biennale, c’est presque du théâtre : les décors et la présentation ont presque autant d’importance que les objets eux-mêmes, commente-t-il. Bien que je meure d’envie d’acheter, j’essaie simplement de regarder comme si je me trouvais dans un musée. Les marchands sont fort sympathiques, mais acheter à la Biennale coûte cher – et il y a tant de choses à acheter." Depuis plus de quarante ans, Cécile Zilkha et son époux, le banquier new-yorkais Ezra Zilkha, collectionnent des tableaux impressionnistes et postimpressionnistes, du mobilier français XVIIIe siècle, ainsi que de l’argenterie, des céramiques chinoises, des livres et des reliures anciens – "Nous avons des goûts très éclectiques," reconnaît Cécile Zilkha.

Un salon sérieux
Constituer un "Patrons Council" fort d’une bonne centaine de collectionneurs renommés (qui ne feront pas tous le voyage de Paris) devrait inciter d’autres Américains à en faire autant, estime Cécile Zilkha, à qui les organisateurs de la Biennale ont demandé de faire partie à la fois du Council et du comité d’honneur français. Il est important, à son avis, de ne pas trop mettre l’accent sur l’aspect mondain de l’événement. "Sinon, vous comprenez, des Américains viendront pour de mauvaises raisons. Or la Biennale, que je fréquente depuis de nombreuses années, est un salon très sérieux, destiné à des collectionneurs sérieux."

Tant de séduction déployée à l’égard de la société américaine n’a cependant pas fait oublier le monde parisien, grâce à l’habituel comité d’honneur français, comprenant notamment les collectionneurs Hélène David-Weill, Henri Samuel et Hubert de Givenchy. Hélène David-Weill, qui collectionne des incunables, des dessins XVIe siècle et de l’art contemporain, met l’accent sur l’aspect international de la Biennale tout en exprimant sa reconnaissance envers les membres de l’American Patrons Council qui, même si tous ne se déplaceront pas à Paris, ont manifesté leur intérêt pour l’art en y associant leur nom. "Il nous faut attirer des collectionneurs du monde entier : la Biennale couvre tous les arts, toutes les formes d’expression, à l’exception de l’art contemporain. Et les gens veulent avoir chez eux l’art qu’ils voient dans les musées," nous a-t-elle confié. L’aspect "muséal" de la Biennale est un aspect qui plaît également beaucoup à Thierry Despont. Architecte et décorateur, il dirige depuis quinze ans une agence dans le quartier de Tribeca, à New York, appelée en toute simplicité "The Office of Thierry W. Despont", ainsi qu’un bureau à Paris. Il travaille en ce moment sur le futur Musée Getty à Los Angeles, dessiné par Richard Meier.

"Je vais à la Biennale pour tout et pour rien. On y trouve un assemblage d’objets extraordinaires qui reflètent les goûts, les passions, les rêves des antiquaires, estime-t-il. C’est toujours très passionnant, et parfait pour éduquer l’œil. Il faut visiter ce salon sans avoir à l’esprit une idée précise de ce qu’on veut. Si l’on cherche un objet, c’est très frustrant, on a tendance à ne plus regarder. Il est plus agréable simplement de tout regarder..."

The times they are a’changing
Il est de notoriété publique que Thierry Despont, pourtant extrêmement discret à propos de ses clients, compte parmi ces derniers le multimillionnaire américain de l’informatique Bill Gates. Ce qui donne parfois aux marchands la très mauvaise idée, dit-il, de lui indiquer tout de suite ce qu’ils ont de plus cher dans leur galerie... "Avec la crise en France, bien des marchands pensent qu’ils seront sauvés par les Américains. Ce n’est pas vrai, poursuit-il. Nous ne vivons plus dans les années quatre-vingt. La mode, la passion d’assembler la grande collection sont aujourd’hui passées aux États-Unis.»

Les antiquaires parisiens seraient-ils insensibles à cette évolution ? "Dans les années soixante, certains Américains se faisaient aménager un appartement à New York dans le style français : tout, les objets comme le mobilier, était français. Cela n’existe plus. Les gens ne veulent plus vivre dans un environnement très formel. Mes clients ne sont pas des amateurs d’art qui cherchent à constituer une collection. Ils achètent pour meubler leur maison. Nous n’achetons pas nécessairement les pièces les plus extraordinaires, ni les plus chères, que l’on nous présente. Je ne sais pas si les antiquaires français l’ont tous compris."

Peut-on dire pour autant que l’amour du mobilier et des tableaux anciens est en train de passer de mode aux États-Unis ? Les fortunes accumulées pendant ces dernières années de reprise économique l’ont été surtout dans les domaines de l’informatique, du spectacle, du vêtement et de la communication. Les nouveaux riches sont jeunes – souvent moins de quarante ans –, ils possèdent des goûts très éclectiques et peu de bagage culturel : "Vous n’en trouverez pas qui aient envie d’acheter une commode Louis XV", commente, avec ironie, Thierry Despont. De plus, la majorité d’entre eux habitent non pas à New York mais sur la côte Ouest des États-Unis, d’où il est moins facile d’effectuer une courte visite à Paris. "The times they are a’changing", chantait Bob Dylan. C’est peut-être vrai aussi pour les collectionneurs américains.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°28 du 1 septembre 1996, avec le titre suivant : La Biennale prend l’accent américain

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