Lundi 17 décembre 2018

Collectif

La bande de Lola Gonzàlez

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 28 février 2017 - 672 mots

Au Crédac, la jeune artiste installe le groupe comme matrice de sa pratique artistique tout en explorant l’idée même du regard et de l’aveuglement volontaire.

IVRY-SUR-SEINE - Devant les baies vitrées de l’une des salles du Crédac, à Ivry-sur-Seine, flotte un rideau aux teintes bleue et rose pâle qui évoque un de ces faux ciels popularisés par les studios hollywoodiens afin de tenter d’instiller une part de fausse véracité dans la fiction, d’essayer de laisser croire en orientant le regard. Sur un écran plat installé un peu plus loin, la problématique du regard et de la qualité de perception se pose dans le film de Lola Gonzàlez qui est projeté là, tout en négatif, avec une colorimétrie un peu délavée qui renforce les effets bleutés et rosés, presque en écho au rideau. Les images y narrent sans dialogues une réunion de jeunes gens, une soirée entre amis probablement capturée dans sa plus parfaite banalité ; n’était-ce pourtant cette problématique de la qualité de l’image, qui perturbe la perception en rendant la scène presque fantomatique (Here We Are, 2017).

Histoires de voir
Le regard est au centre des deux autres films de la jeune artiste projetés dans l’exposition, qui portent en eux des énigmes irrésolues en même temps qu’ils interrogent la capacité à voir. Dans Rappelle-toi de la couleur des fraises (2017), c’est une mini-intrigue, silencieuse là encore, qui se déroule en 17 minutes : les corps échoués d’un couple, encore en vie, sur une plage de Bretagne, sont recueillis par trois hommes qui les emmènent chez eux. Tous souffrent d’un trouble de la vision qui semble contaminer le couple qui, par moments, voit les couleurs différemment, presque en négatif, un peu comme dans le film Here We Are. Autre réalisation tout aussi mutique et tendue, Veridis Quo (2016) laisse voir un autre groupe réuni dans une grande maison, où est pratiqué un entraînement au maniement des armes à l’aveugle, par des personnages dont la plupart deviennent eux-mêmes aveugles au petit matin, après un repas décrit en détail la veille au soir. Outre qu’ils font montre de qualités de réalisation certaines – même si quelques maladresses sont perceptibles –, les films de Lola Gonzàlez font état d’une belle maturité chez une artiste d’à peine 29 ans. Par le silence imposé autant que par l’acuité de son regard, elle parvient à « tenir » le spectateur grâce à une grande attention au contexte, aux liens tissés entre les personnages et à la tension qui tient le déroulé en ne virant jamais à l’excès.

L’individualisme en question
Surtout, ces réalisations ont un impact, car elles pointent avec acuité des questions centrales de l’époque que sont la capacité à voir, la nature du regard, la tentation de l’aveuglement volontaire, la vérité de l’image, la veille et la surveillance… Le tout en ayant recours à l’image et au groupe. Or dans l’exposition, la notion de groupe ou de communauté qui structure les films trouve un écho dans l’accrochage lui-même, puisque au-delà de ces trois projections sont données à voir des œuvres très diverses, qui sont le fait de plusieurs invités, des membres de son cercle rapproché justement. Le rideau bleu et rose évoqué plus haut est l’œuvre de Nicolas Rabant (La Baie de Guissény, 2015-2016), des tissus fleuris deviennent des espaces oniriques grâce à l’intervention du duo Accolade Accolade ; autant de protagonistes qui sont de l’aventure des productions filmiques.

Si ce qui est donné à voir est contrasté et d’un intérêt pas toujours évident, ce qui est certain en revanche, c’est la volonté de Lola Gonzàlez de penser une autre forme de proposition basée sur la matrice familiale et amicale qui nourrit et entretient son œuvre. Pas véritablement une exposition collective, sa proposition pourrait se lire comme une tentative d’explorer une nouvelle voie dans laquelle l’artiste se présente à travers le groupe qui l’accompagne. C’est peu banal et, en plus de la question du regard, cela pose aussi celle, très actuelle, de l’individualité.

LOLA GONZÀLEZ

Commissaire : Claire Le Restif
Nombre d’artistes : 5
Nombre d’œuvres : 10

LOLA GONZÀLEZ. RAPPELLE-TOI DE LA COULEUR DES FRAISES

Jusqu’au 2 avril, Centre d’art contemporain d’Ivry-Le Crédac, La Manufacture des œillets, 25-29, rue Raspail, 94200 Ivry-sur-Seine, tél. 01 49 60 25 06, www.credac.fr, tlj sauf lundi 14h-18h, samedi-dimanche 14h-19h, entrée libre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°474 du 3 mars 2017, avec le titre suivant : La bande de Lola Gonzàlez

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