Mercredi 25 novembre 2020

Architecture - Société

« Kinshasa Chroniques », un trop plein de fiction

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 12 novembre 2020 - 630 mots

PARIS

En privilégiant la fiction sur la réalité, la Cité de l’architecture livre une exposition paradoxale d’où l’urbanisme et l’architecture sont absents.

Yves Sambu, Sans titre, série « Vanité apparente », 2012. © Yves Sambu
Yves Sambu, Sans titre, série « Vanité apparente », 2012.
© Yves Sambu

Paris. Résumer une ville de 13 millions d’habitants dans une exposition muséale ? Pari risqué, comme l’illustre cette exposition non dénuée d’ambition. La commissaire principale, Dominique Malaquais, insiste sur la volonté de son équipe (six commissaires dont deux artistes congolais) d’éviter « tout regard surplombant » sur la ville, d’où le choix de privilégier une Kinshasa imaginaire et des portraits de Kinois. En découle une scénographie où l’horizontalité domine, avec une allée centrale et deux contre-allées délimitées par des panneaux colorés. Du côté gauche de la longue salle d’exposition s’ouvrent des salles qui constituent autant de micro-expositions, souvent passionnantes.

Si Dominique Malaquais présente la scénographie comme « une traversée tortueuse de la ville, sans sections définies », le visiteur peut s’interroger sur l’absence de plan de ville dans le parcours. L’un des commissaires, Sébastien Godret, explique que le sujet a fait débat : « À titre personnel, je pense qu’il aurait fallu mettre une carte, pour se rendre compte que Kinshasa c’est 13 millions d’habitants et une densité plus élevée qu’à Paris, autour de 25 000 habitants au kilomètre carré. » Ce détail illustre l’ambiguïté d’une exposition qui évite à tout prix le discours analytique. Ainsi certains cartels manquent-ils de précision : quand une vidéo montre des performances dans les rues de Kinshasa, pourquoi ne pas signaler que les costumes du collectif Kongo Astronauts ou de l’artiste Éric Androa Mindre Kolo reprennent les codes des « danses des masques » traditionnelles ? C’est d’autant plus important que, comme le rappelle Sébastien Godret, « il existe plus de 400 ethnies en République démocratique du Congo et elles sont toutes représentées à Kinshasa » avec leurs traditions.

Une ville fantasmée

La ville de Kinshasa apparaît donc ici comme un univers imaginaire, un lieu réinventé par les habitants. C’est ce qu’exprime Éric Androa Mindre Kolo lorsqu’il dit que « nous présentons une fiction de la ville parce que les habitants ont divorcé avec les autorités depuis longtemps ». La ville devient un espace de performance (Kongo Astronauts), un lieu de déambulation intimiste (vidéo de Nelson Makengo), un ring de boxe (photographies de Rek Kandol). Alors que la rue est constamment occupée par les Kinois à cause de problèmes endémiques de logement, l’exposition évacue la thématique de l’habitat et de l’architecture. Les panneaux de l’allée centrale reprennent bien les couleurs des murs des maisons kinoises, mais ce n’est qu’une pâle évocation d’une rue de Kinshasa. Le seul bâtiment présent dans l’exposition est la tour construite par un certain « Docteur », une tour de guingois de plusieurs étages censée devenir le centre névralgique de Kinshasa, selon son concepteur. La vidéo de Sammy Baloji montre bien qu’il s’agit d’une utopie issue d’une vision fantasmée de la ville. De même, les dessins de Georges Makaya Lusavuvu imaginent des plans alternatifs de Kinshasa, nouvelle Bruges ou Chicago, bien loin de son urbanisme désordonné. Mais le visiteur ne peut pas comparer ces dessins avec la réalité faute de plan… Seules des photographies d’archives donnent une idée de ce qu’était le centre-ville de Kinshasa dans les années 1960.

Comme le parcours oblige le visiteur à faire demi-tour pour ressortir de la salle, celui-ci peut faire de jolies découvertes au passage : l’installation d’Éric Androa Mindre Kolo sur le deuil en fait partie. Autour d’un cercueil recouvert de fleurs en plastique et d’une vidéo à forte tonalité animiste, l’artiste affiche des portraits de défunts et il transforme la petite salle latérale en chapelle mortuaire contemporaine. De même, la vidéo très épurée de Maurice Mbikayi sur les rebuts de l’industrie numérique donne-t-elle un aperçu du débat sur la pollution technologique. C’est au final le choix éditorial et l’absence de contexte qui laissent une impression de frustration au visiteur, et non la qualité des œuvres.

Kinshasa Chroniques,
jusqu’au 11 janvier 2021, Cité de l’architecture et du patrimoine, 1, place du Trocadéro et du 11 Novembre, 75016 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°554 du 30 octobre 2020, avec le titre suivant : « Kinshasa Chroniques », un trop plein de fiction

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