Paroles d'artiste

Julien Nédélec : « J’ai essayé de produire véritablement un mirage »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 6 décembre 2016 - 700 mots

À la galerie Praz-Delavallade, à Paris, Julien Nédélec (né en 1982) joue dans ses œuvres avec la lumière et les phénomènes de la perception.

Sur les miroirs de votre série « Mirage » (2016), apparaissent des formes abstraites. Procèdent-elle d’un langage, d’une écriture, de hasards formels ?
Cette série a un peu donné le ton de l’ensemble. J’avais même pensé intituler l’exposition « Mirage » et puis j’ai élargi le sens au terme de « météore », qui concerne tous les phénomènes atmosphériques permettant de voir la lumière. J’ai essayé là de produire véritablement un mirage. Un mirage est une image qui est non pas le fruit de l’imagination ni une hallucination, mais une illusion d’optique ; c’est donc une image qui est ailleurs. Je me suis demandé comment reproduire cela et j’ai décidé de réaliser un ensemble de sept sculptures desquelles on ne verrait que les ombres projetées : ce sont les formes visibles sur les miroirs, qui sont peintes au pistolet. J’ai donc fait ces formes et produit une image qui n’était pas là, qui est l’ombre d’un objet, qui est aussi une image éphémère puisque l’ombre se déplace. Ces sept sculptures sont elles-mêmes issues de dessins explicatifs du procédé des mirages, c’est-à-dire des dessins scientifiques ou pédagogiques qui étaient autant de plans en deux dimensions pour créer des volumes, avec une multiplicité d’interprétations. Ces dessins se jouent donc d’une image abstraite, mais aussi de quelque chose de concret par rapport aux phénomènes évoqués.

Vous auriez pu le faire sur toile ou sur papier. Le miroir a-t-il constitué un apport particulier ?
J’ai voulu peindre ces ombres sur des miroirs car c’est une surface qui ne réfléchit pas les ombres, puisqu’elle ne prend que la lumière. Il y a donc une sorte de paradoxe, une fois de plus, entre un « lieu » de lumière et le fait de montrer une ombre. Ces formes sont peintes de sept couleurs différentes qui peuvent paraître assez fortes pour parler d’ombre. J’ai effectué des recherches sur la couleur dans les ombres et constaté, en photographiant une ombre sur la plage, que ce qui nous paraît très sombre est en fait un ocre assez jaune, assez lumineux, c’est seulement par contraste que cela nous paraît sombre. J’ai donc travaillé avec des couleurs assez franches.

Vos sept sculptures ont-elles vocation à être exposées un jour ou à être détruites ?

Elles vont être détruites, mais j’aurais du mal à les qualifier de modèles. Pour moi la seule visibilité de ces sculptures est leur trace. Puisque d’une manière assez romantique j’ai décidé qu’à l’atelier les ombres étaient projetées par le soleil et non par une lumière artificielle ; j’ai donc projeté des formes à différents moments de la journée afin d’avoir des ombres différentes.

N’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal et frustrant dans le fait d’élaborer une œuvre qui soit dès le départ vouée à sa disparition ?
Oui, en tout cas il y a quelque chose qui interroge le statut d’une œuvre, comment on la découvre aussi, ce que l’on en voit, ce que l’on en perçoit, ce que l’on en comprend. Et il y a cette petite part d’« ailleurs » également. [L’écrivain] Umberto Eco parle d’« œuvre ouverte », et ne montrer qu’une partie de cette œuvre rejoint cette idée, sans pour autant faire de la rétention d’information. Car si je frustre le regardeur avec cette sculpture qui n’est pas visible, je donne tout de même quelque chose à voir et je ne garde pas l’histoire de ce processus pour moi ; ça ne devient pas une image énigmatique, juste une image absente.

Vos trois peintures murales ont-elles à voir avec cette réflexion sur la lumière ?

Ce qui semble être des peintures d’abstraction géométrique peintes en noir sur le mur composent en fait une seule œuvre. Quand on prend du recul pour regarder l’ensemble, se révèlent les trois lettres « LUX », qui signifient « lumière ». C’est comme écrire par la négation de la lumière. Car le noir est l’opposé de la lumière alors que ces formes noires écrivent le mot « lumière » ; l’œuvre s’intitule d’ailleurs Lumière noire (2016). Il y a là également ce jeu entre quelque chose de très formel et géométrique, et le langage qui vient souvent donner le ton des œuvres par les titres, et peut même devenir la contrainte d’un projet.

JULIEN NÉDÉLEC. MÉTÉORE

Jusqu’au 14 janvier, galerie Praz-Delavallade, 5, rue des Haudriettes, 75003 Paris, www.praz-delavallade.com, tlj sauf dimanche-lundi 11h-19h. Et aussi à l’Artothèque de Pessac (Gironde) jusqu’au 4 février

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°469 du 9 décembre 2016, avec le titre suivant : Julien Nédélec : « J’ai essayé de produire véritablement un mirage »

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