Vendredi 19 octobre 2018

Jean-Hubert Martin : « À Paris, j’ai voulu rester dans l’esprit dada »

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 25 mars 2008 - 1116 mots

Directeur de grands lieux d’art en France et à l’étranger, dont le MNAM à Paris de 1987 à 1990, Jean-Hubert Martin s’associe à l’exposition de la Tate tout en prenant ses distances Passage de Retz à Paris pour une surexposition Duchamp, Man Ray, Picabia.

L’œil : Comment vous êtes-vous trouvé associé au projet de la Tate ?
Jean-Hubert Martin : Je travaillais à une exposition Duchamp-Picabia pour le Museum Kunstpalast à Düsseldorf. La Tate travaillait de son côté à une exposition Duchamp-Man Ray. Ils m’ont contacté, nous nous sommes entendus pour réunir nos efforts et c’est devenu Duchamp, Man Ray, Picabia ! L’idée était de travailler ensemble, chacun restant maître de sa partie. Au final, la mienne se fait à Paris, Passage de Retz.
L’œil : Quelle est la construction de votre exposition ?
J.-H. M. : Ce sont des séquences d’œuvres reposant sur des correspondances entre les trois artistes. Par exemple dans les années 1940-1942, Picabia fait des tableaux de poche, pas plus grands que des timbres qu’il veut montrer dans une galerie de deux mètres de long éclairée par des ampoules de vélo. Il fait ces peintures au moment même où Duchamp imagine sa boîte en valise, son musée miniature reprenant ses propres œuvres. Je les montre avec deux pièces de Man Ray conçues elles aussi comme des meubles de poupée.
Une autre séquence confronte le porte-bouteilles de Duchamp et celui que Man Ray avait combiné à un buste en bronze du Marquis de Sade et à des mannequins empalés sur ses piquants. J’associe à ce Marquis de Sade frénétique la reconstitution d’un autel Ibo nigérian du début du xxe siècle accumulant des bouteilles de genièvre.

L’œil : Vous mettez l’accent sur les reconstitutions ?
J.-H. M. : C’est même l’intérêt premier de l’exposition ! Picabia, que l’on présente toujours comme l’obsédé de la peinture, avait par exemple suspendu au plafond de son salon une bicyclette rutilante. L’exposition restitue un salon bourgeois de l’époque – comme l’était celui de Picabia – avec un vélo accroché au plafond, pas bien loin de la roue de bicyclette de Duchamp et d’une œuvre de Man Ray qui a elle aussi trait au vélo et à la sexualité.

L’œil : Pourquoi l’avoir titrée Surexposition : sexe, humour et flamenco ?
J.-H. M. : Disons que l’exposition de la Tate est muséale et académique et que celle que j’organise au Passage de Retz se fait par-dessus.
Surexposition c’est aussi un clin d’œil à un jeu de mots. Au moment où Robert Lebel travaillait à son livre sur Marcel Duchamp, celui-ci lui avait envoyé un télégramme qui disait : « Fais sous moi. » Je fais sur la Tate.

L’œil : C’est une contre-proposition à l’exposition de la Tate ?
J.-H. M. : On peut dire ça oui. Mon exposition repose sur une pédagogie sensible qui puisse faire comprendre au mieux ce que fut l’esprit dada. Et c’est là que se sont logés les points de complet désaccord avec l’exposition de la Tate. Son didactisme plan-plan m’intéresse assez peu. Ce sont souvent les mêmes œuvres.
À la Tate, Jennifer Mundy est dans la lettre, j’ai voulu rester dans l’esprit de Dada. Au vernissage à Londres en février j’ai fait distribuer une brochure à l’entrée sur laquelle était écrit cet aphorisme de Picabia : Ta(s)te is as tiring as good company (Le goût est fatiguant comme la bonne compagnie).

L’œil : Au fond c’est toujours la même question : comment exposer Dada dans un musée ?
J.-H. M. : L’exposition de Laurent Lebon à Beaubourg en 2006 était excellente ! Le parti pris de tout mettre, tout étaler était une folie absolue et formidable ! La façon dont l’exposition échappait à l’idée de sélection était véritablement dans l’esprit dada. J’ai beaucoup aimé cette façon linéaire d’accrocher les œuvres sans mettre en avant d’hypothétiques chefs-d’œuvre.

L’œil : Comment jugez-vous l’ajout de Man Ray à votre duo initial Duchamp/Picabia ?
J.-H. M. : Pertinent puisque je reprends la configuration dans l’exposition parisienne ! Mais il est évident que Duchamp en est le pivot. Il est le centre d’un triangle pas tout à fait isocèle. Ses rapports sont très forts avec Picabia et avec Man Ray alors que les liens entre ces deux-là sont un peu plus distendus.

L’œil : Les liens se font donc davantage deux à deux ?
J.-H. M. : Oui, mais je me refuse à voir ça en termes d’influences. L’histoire traditionnelle d’un inventeur suivi par les autres ne me semble pas très convaincante. Il y a une connivence, une complicité entre les trois, avec des renvois, des contrepoints et des dialogues toute leur vie.

L’œil : Peut-on considérer leurs influences premières comme étant communes ?
J.-H. M. : Je le pense, oui. C’est ce que montre Francis Naumann dans le catalogue de l’exposition de la Tate. Il y a une véritable correspondance intellectuelle entre Duchamp, Man Ray et Picabia. On sait par exemple qu’ils ont fricoté avec les milieux anarchistes et Naumann démontre qu’ils ont été particulièrement marqués par L’unique et sa propriété, le livre de Max Stirner, un philosophe allemand du milieu du xixe siècle.

L’œil : Tous les trois partageaient-ils d’abord une même conception du rôle de l’artiste ?
J.-H. M. : Ils partageaient un même engagement qui pourrait se traduire par une distance par rapport à l’art dominant. C’est le propos dadaïste par excellence, cette méfiance à l’égard des gloires momentanées et des réussites des uns et des autres. Seul Man Ray a collaboré au surréalisme, car il avait davantage besoin d’un groupe pour le soutenir. Il n’avait pas l’aisance d’un Picabia, ni la distance de Duchamp qui avait décidé de mener une vie d’ascète.
Man Ray était le seul qui espérait vraiment vivre de sa production artistique. Marcel Duchamp, lui, avait une capacité de distance incroyable, y compris par rapport à son propre travail. Il s’est par exemple référé à des dessins de l’époque de la boîte verte en les réinterprétant différemment trente ou quarante ans après !
Avec Picabia les choses sont un peu différentes. Il est pris dans son affaire de peinture. Il ne peut pas abandonner ses pinceaux, sa pratique et son goût du dessin. Il n’a pas ce recul total. Son humour est plus de l’ordre de la satire.

Autour de l’exposition

bold;">Informations pratiques
- « Duchamp, Man Ray, Picabia », jusqu’au 26 mai 2008. Commissariat”‰: Jennifer Mundy. Tate Modern Bankside, Londres. Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h, le vendredi et samedi jusqu’à 22 h. Tarifs”‰: environ 11,50 et 14 euros. www.tate.org.uk
- « Surexposition”‰: Duchamp, Man Ray, Picabia », jusqu’au 15 juin 2008. Commissariat”‰: Jean-Hubert Martin. Passage de Retz, 9, rue Charlot, Paris IIIe. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10 h à 19 h. Tarifs”‰: 5 et 10 euros. www.passagederetz.com« L’atelier de Man Ray ». La Pinacothèque de Paris présente jusqu’au 1er juin 2008 une rétrospective Man Ray comprenant près de 250 œuvres. Si les dessins, photos, peintures, sculptures et objets présentés ne sont pas des pièces majeures, ils sont souvent inédits. www.pinacotheque.com

Les X versions de L.H.O.O.Q

Les résonances ou renvois concrets repérables entre les œuvres de Man Ray, Duchamp et Picabia, se font souvent clandestins. Picabia fera deux œuvres d’après un énoncé précis donné par Duchamp au cours d’une discussion animée sur la fin de la peinture en 1920. Et l’épisode L.H.O.O.Q sera lui aussi l’occasion de l’un de ces dialogues secrets.
Premier acte”‰: en 1919 Duchamp revenu à Paris s’en prend au plus célèbre tableau du monde. Il dessine au crayon un ensemble moustache/barbichette sur une très kitsch carte postale de La Joconde. Crime patrimonial dans le plus pur esprit dada, il ajoute en dessous à la manière d’une locution latine un « L.H.O.O.Q » du plus sacrilège effet. D’un travestissement l’autre, cette atteinte muséale précède d’ailleurs de peu l’invention de Rrose Selavy, l’alter ego féminin de Duchamp.

Moustache par Picabia, barbiche par Duchamp
D’abord à usage privé, la carte postale de La Joconde trouve asile en 1920 dans le numéro 12 de la revue 391, la revue de Picabia. En réalité pas tout à fait. C’est Picabia qui, se souvenant du geste de Duchamp, dessine la moustache, oublie la barbiche et sous-titre « Tableau dada par Marcel Duchamp » au-dessus de son propre manifeste dada. Clin d’œil de l’un, bienveillante complicité de l’autre, voilà Duchamp bombardé dada, lui qui ne se réclama jamais d’aucune obédience. La confusion entre les deux versions persistera longtemps sans que les intéressés ne jugent bon de démentir. Quant à la locution L.H.O.O.Q, elle voyagera comme un souvenir. Cette même année, les lettres L.H.O.O.Q traversent encore verticalement le Double Monde de Picabia. Duchamp lui, en fera des répliques – dont l’une finira dans le bureau du premier secrétaire du parti communiste – et collera même moustache et impériale sur un torchon à impression Joconde(s).
En avril 1942, les deux complices concluent la partie. Duchamp authentifie le jeu. La dame garde moustache, barbiche et L.H.O.O.Q, mais en lettres manuscrites est mentionné en bas à droite”‰: « moustache par Picabia, barbiche par Marcel Duchamp ». À noter qu’à l’entrée du parcours, la Tate installe une reproduction monumentale de cette image devenue aussi iconique que Mona Lisa. Première victime de choix qui annonce un parcours tout en attentats.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°601 du 1 avril 2008, avec le titre suivant : Jean-Hubert Martin : « À Paris, j’ai voulu rester dans l’esprit dada »

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque