Inventeur et imitateurs

Le Louvre rassemble l’œuvre de Jacopo Bassano et ses fils

Le Journal des Arts

Le 19 juin 1998 - 702 mots

De 1570 au début du XVIIIe siècle, les tableaux de la dynastie Bassano connaissent un succès retentissant. À travers 28 peintures et 14 dessins conservés dans les musées français, le Louvre réhabilite la figure de Jacopo Bassano – éclipsée par ses illustres concitoyens Titien, Tintoret et Véronèse –, en soulignant sa part dans les innovations stylistiques de la fin du XVIe siècle et son rôle dans l’émergence de nouveaux genres, mais aussi en proposant un point sur la répartition des tâches au sein de ce prospère atelier familial.

PARIS - “À la fin du XVIe siècle, aucune collection, petite ou grande, ne s’estime complète sans plusieurs tableaux des Bassan”, explique, dans le catalogue, le commissaire de l’exposition Jean Habert. Le succès s’amplifie encore au siècle suivant : entre 1662 et 1685, Louis XIV achète 15 œuvres de cette dynastie de peintres.

À cette époque, on ne distingue pas les différentes mains de cet atelier familial très prospère, qui perdure jusqu’au milieu du XVIIe siècle, bien au-delà de la mort, en 1592, de Jacopo et de son fils aîné François, au-delà même de la disparition des fils cadets Leandro, Gerolamo et Giambattista, relayés ensuite par le mari et les enfants d’une petite-fille. Ces derniers apports vont d’ailleurs contribuer à discréditer la production des Bassano dès le XVIIIe siècle, comme en témoigne, en 1701, la suppression du salon qui leur était consacré à Versailles.

Là où le père soumettait l’abondance des détails naturalistes à une signification supérieure, les fils s’abandonnent volontiers à la pure accumulation pittoresque. En s’interrogeant sur les attributions respectives des œuvres au sein de l’atelier, l’exposition met en lumière toute la différence entre un artiste de premier plan et une dynastie d’imitateurs plus ou moins doués, qui déclinent un répertoire standard sans toujours comprendre les innovations du maître.

La pastorale biblique
Lui-même fils d’un peintre-décorateur, Jacopo prend son indépendance vers 1531 et part étudier à Venise où il découvre Titien, qui sera l’une de ses principales sources d’inspiration aux côtés de Raphaël, Andrea del Sarto et Dürer, connus à travers la collection d’estampes de l’atelier. Ainsi, à la leçon lagunaire s’ajoutent, chez Bassano, un goût pour la précision et une attention singulière à la nature. Celle-ci se manifeste aussi bien dans la qualité d’immédiateté des portraits – tel celui en buste et au regard direct de Francesco Soranzo – que dans la virtuosité des représentations animalières et, d’une manière générale, dans l’importance accordée aux détails réalistes.

À partir de 1540, Jacopo s’intéresse au maniérisme auquel il donne peu à peu une interprétation luministe, comme dans le Martyre de saint Sébastien de Dijon, puis qu’il tempère d’un naturalisme plus classique au cours des années 1560. Déléguant ensuite une partie de son travail à ses fils – François ouvre même une succursale à Venise –, Bassano trouve le temps d’approfondir ses recherches sur les nocturnes et signe, en 1674, l’un de ses chefs-d’œuvre : le Transport du Christ de Padoue. Dans la même veine, l’exposition présente une Adoration des bergers presque inédite qu’une restauration récente a permis d’identifier avec une toile de la collection de Louis XIV, longtemps crue perdue. Sur la fin, l’art de Jacopo s’infléchit vers le tragique, qu’il s’agisse de portraits hallucinés proches de ceux de Tintoret, ou de scènes nocturnes de la Passion traversées de quelques traits de couleurs tracés au doigt. Les plus belles réalisations de la décennie 1580 ne figurent malheureusement pas dans l’exposition, à l’exception de la Déposition du Louvre.

Si ces recherches picturales, annonciatrices du Caravagisme, resteront ignorées par les descendants du peintre, il en ira tout autrement des innovations thématiques. La “pastorale biblique”, qui accorde une place prépondérante aux figurants des tableaux sacrés et préfigure la scène de genre, sera abondamment reprise par Francesco Bassano dans ses Annonces aux bergers et ses cycles des Saisons, tandis que Leandro se spécialisera dans les représentations de l’Histoire de Noé – prétextes à des peintures animalières –, ainsi que dans les portraits.

BASSANO ET SES FILS DANS LES MUSÉES FRANÇAIS, jusqu’au 21 septembre, Louvre, aile Sully, tlj sauf mardi 9h-17h45, accès libre avec le billet d’entrée au musée. Catalogue de Jean Habert et Catherine Legrand, édition RMN, 120 p., 8 ill. coul., 90 ill. n&b, 120 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°63 du 19 juin 1998, avec le titre suivant : Inventeur et imitateurs

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