Vendredi 28 février 2020

Catholicisme

Incarnations du sacré

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 24 novembre 2009 - 674 mots

La National Gallery of Art de Londres redonne ses lettres de noblesse à la sculpture polychrome espagnole du XVIIe siècle, objet de ferveur catholique et œuvre d’art à part entière

LONDRES -  Dans une atmosphère obscure et silencieuse invitant au recueillement (artistique pour les uns, religieux pour les autres), « The Sacred Made Real » (Le Sacré rendu réel), présentée à la National Gallery of Art de Londres, rend compte de l’esprit de ferveur catholique qui régnait en Espagne au XVIIe siècle. La sculpture sur bois polychrome réaliste, aussi pieuse que décorative, y était alors promue, dans l’objectif de s’opposer au protestantisme. Avec cette particularité d’être réalisée à quatre mains, celles d’un sculpteur puis celles d’un peintre, la stricte indépendance des guildes professionnelles interdisant tout cumul des mandats. L’ultra-réalisme de cette sculpture, qui a connu son apogée stylistique dans la première moitié du XVIIe siècle avant de sombrer dans le kitsch contemporain, s’est mué en tradition. Il reste aujourd’hui encore une manière pour les nombreux fidèles de se rapprocher du divin. Organique et chaleureux, le bois se prête à merveille à la simulation du corps et les subterfuges auxquels ont recours les peintres (yeux de verre, vrais cheveux, vrais cils, larmes en cristal, tissus…) poussent l’illusion à son comble. Spécialiste d’un sujet qui lui tient manifestement à cœur, le fringant Xavier Bray, conservateur adjoint au musée londonien, s’est plus précisément penché sur le principe d’osmose – sur le plan tant du sujet que du style – entre les deux pratiques au cours de cet âge d’or. Parfaitement maîtrisée, la sélection d’une trentaine d’œuvres (empruntées à des lieux de culte, restaurées et radiographiées pour quelques-unes d’entre elles) révèle ces traces d’émulation entre artistes, dont certains sont parvenus à brouiller les pistes, invitant la tridimensionnalité dans leurs tableaux ou insufflant la vie à leurs mannequins de bois.

    Parmi les suggestions de parenté longuement mûries par le commissaire, L’Immaculée Conception (1618-1619) de Diego Vélasquez semble en effet inspirée de La Vierge de l’Immaculée Conception exécutée vingt ans plus tôt par le duo vedette formé par le sculpteur Juan Martínez Montañés et le peintre sur bois Francisco Pacheco, beau-père et professeur de Vélasquez. Outre l’effet miroir du geste de la Vierge, son regard dirigé vers le bas est calqué sur celui que croisent les prieurs agenouillés au pied des statues. Les études radiographiques trahissent par ailleurs le repentir d’un lourd drapé tourbillonnant – un classique du détail qui donne du volume et de la légèreté à une sculpture, mais alourdit un tableau. De tous ces artistes, l’accrochage et ses astucieux éclairages rendent surtout grâce à Francisco de Zurbarán, maître de la synthèse. Avec son Christ en croix (1627), le peintre instille la confusion en offrant l’illusion parfaite d’un Christ sculptural, se détachant sur un fond noir, doucement éclairé par la droite. Son Saint François debout en extase (v. 1640) paraît quant à lui se tenir dans une alcôve créée à même la salle d’exposition. Citons encore la Marie-Madeleine méditant sur la Crucifixion (1664) de Pedro de Mena, l’Ecce Homo de Gregorio Fernandez ou le Saint Jean de Dieu d’Alonso Cano, « le Michel-Ange d’Espagne ». Autant de chefs-d’œuvre qui, parce qu’ils ont fait ou font encore partie de la vie quotidienne des Espagnols, ont été négligés par les historiens de l’art hors des frontières du pays.

Le Mystère de la foi
Parallèlement à la présentation de la National Gallery, le marchand londonien Patrick Matthiesen, en association avec Coll y Cortes à Madrid, convoque les grands noms de la sculpture polychrome espagnole avec une trentaine d’œuvres datant de 1550 à 1750. Cette exposition est d’autant plus intéressante – outre que la dernière organisée par le galeriste sur le sujet remonte à 2001 – qu’elle comprend des pièces rares, bien que de qualité inégale, dénichées auprès de particuliers et marchands en Espagne. L’important catalogue qui l’accompagne propose plusieurs attributions par des spécialistes.
« The Mystery of Faith », Matthiesen Gallery, 7/8 Masons Yard, Londres, tél. 44 207 930 2437. Jusqu’au 18 décembre, puis du 11 au 29 janvier 2010.

THE SACRED MADE REAL. SPANISH PAINTING & SCULPTURE 1600-1700, jusqu’au 24 janvier 2010, National Gallery of Art, Trafalgar Square, Londres, tél. 44 207 747 2885, www.nationalgallery.co.uk, tlj 10h-18h, 10h-21h le vendredi. Catalogue, 208 p., env. 22 euros pour la version brochée, ISBN 978-1-85709-448-0.

THE SACRED MADE REAL
Commissaire : Xavier Bray, conservateur adjoint du département des peintures des XVIIe et XVIIIe siècles à la National Gallery of Art de Londres
Œuvres : 16 huiles sur toile, 15 sculptures, 1 dessin
Itinéraire : National Gallery of Art, Washington, 28 février 2010-31 mai 2010

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°314 du 27 novembre 2009, avec le titre suivant : Incarnations du sacré

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