Dimanche 24 octobre 2021

Art ancien

Ilya Répine, l’âme du peuple russe

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 22 septembre 2021 - 1154 mots

Tandis que les projecteurs sont braqués sur la Fondation Vuitton et l’exposition de la collection Morozov, le Petit Palais consacre une rétrospective à l’un des grands noms oubliés de la peinture russe : le réaliste Ilya Répine.

« Le passé est étroit. L’Académie et Pouchkine sont plus incompréhensibles que les hiéroglyphes. Jeter Pouchkine, Dostoïevski, Tolstoï, etc., etc., par-dessus le bord du Bateau de la contemporanéité. » Le nom de Répine n’est pas cité dans la Gifle au goût public, cosigné en 1912 par quelques tenants de l’avant-garde, dont Maïakovski et Khlebnikov. Pourtant, il aurait pu, tant Ilya Répine, ami de Tolstoï (son « pendant » littéraire dont il fit plusieurs portraits peints), incarne à l’époque l’une des figures gloires de l’art russe, chantre du courant réaliste honni par les signataires du manifeste.

Né en 1844 dans la province de Kharkov, actuelle Ukraine, Ilya Iefimovitch Répine est un pur produit de l’Académie impériale des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, où il a été formé à la peinture. Après avoir reçu en 1873 la médaille d’encouragement pour son tableau représentant Les Haleurs de la Volga, il découvre Paris et les peintres impressionnistes – il voyagera régulièrement en France – et commence à fréquenter les Ambulants, groupe qui prône un art proche du peuple. Peintre ambidextre – souffrant de sa main droite qu’il épuisait au travail, il dut se résoudre à utiliser sa main gauche – formé au dessin topographique et à la restauration d’icônes dans sa jeunesse, Répine est un peintre éminemment doué qui ne néglige aucun genre : le paysage, la scène de genre, la peinture d’histoire, la nature morte, sans oublier le portrait, qui lui permet d’approcher tout ce que l’intelligentsia et la politique comptent de meilleur en Russie, de l’écrivain Tourgueniev et du compositeur Moussorgski à la famille impériale.

« Notre problématique est le contenu »

Son affaire, c’est de renouveler la peinture russe, de la moderniser non par le style léger des impressionnistes, mais par la profondeur de l’âme russe. « Notre problématique est le contenu, prévient Répine en 1874. Le visage, l’âme humaine, le drame de la vie, les émotions que provoque la nature, ses manifestations et sa signification, le souffle de l’histoire, voilà nos thèmes. » Lorsqu’il ne peint pas les visages de la bourgeoisie, il cherche donc à représenter les clivages sociaux dans des toiles traitant du halage, de la vie paysanne ou du retour de la guerre. Le peuple, ce peuple si fier dans le tableau (officiel) d’Alexandre III recevant les doyens de cantons dans la cour du palais Pétrovski à Moscou, mais si abattu quand il revient du bagne après avoir cherché à s’émanciper par la force. Lors de la Révolution d’octobre 1917, Répine se retrouve apatride dans un territoire devenu finlandais, où il devient un exilé malgré lui, coupé de ce peuple qu’il continue de défendre pinceau à la main. En 1918, son Bolchevik ôtant le pain d’un enfant clame son rejet des « rouges » en vertu du peuple. Ce peuple, encore et toujours, qu’il ne reverra donc plus jusqu’à son décès le 29 septembre 1930.

Retour du bagne

« Cette toile montre le retour inattendu d’un homme dans sa famille après de longues années de déportation. L’idée du sujet germe dans l’esprit de Répine en 1880 […]. L’artiste […] entreprend sa réalisation pendant l’automne et l’hiver 1883, l’année même où, suite à son couronnement, le tsar Alexandre III décrète une série d’amnisties politiques. Il s’agit d’un geste fort, d’autant que son père, Alexandre II, a lui-même été tué par un activiste. Un grand nombre de révolutionnaires reviennent donc chez eux, après des années de bagne ou d’exil. Ici, une domestique ouvre la porte du salon d’une datcha et laisse entrer un homme en guenilles au pas vacillant. Les membres de la famille suspendent leurs activités et manifestent leur surprise : les enfants lèvent le nez de leur livre, la femme au piano se retourne et la vieille mère, reconnaissant son fils, se lève de sa chaise. On comprend à son regard que le visiteur est inquiet de la manière dont on va le recevoir. » [Extrait du catalogue de l’exposition, p. 154]

L’ami léon Tolstoï

« Lors de son séjour en août 1887 à Iasnaïa Poliana, où Tolstoï réside avec sa famille durant l’été, Répine réalise un grand nombre de dessins et d’études qui témoignent du nouveau mode de vie de l’écrivain, de sa quête spirituelle et de sa volonté de se rapprocher du monde paysan. Alexandra Tolstoï rappelle dans ses Mémoires l’importance que revêtait pour son père le travail agricole : «La réalité était qu’en mettant la main à la charrue, Tolstoï obéissait à son besoin intime de communion avec la terre, cette terre à laquelle il se sentait indissolublement lié. […] Ce fut le tableau Tolstoï labourant qui lui donna le plus de mal. Pour faire ses croquis, il était sans cesse contraint de courir d’un bout à l’autre du champ. Tolstoï, absorbé par sa besogne qu’il plaçait au-dessus de tout, menait son sillon en enfonçant à chaque pas dans la terre grasse et noire, et n’accordait pas un coup d’œil à l’artiste. Celui-ci avait essayé ses forces à la charrue, mais ne réussit pas à tracer un sillon droit et rendit les mancherons.” » [Extrait du catalogue de l’exposition, p. 192]

Moussorgski, musicien de l’âme russe

« Grand admirateur de l’œuvre de Modeste Pétrovitch Moussorgski (1839-1881), Répine loua à maintes reprises le génie du compositeur. Moussorgski, de son côté, appréciait beaucoup la peinture de Répine, en particulier ses Haleurs de la Volga […]. En décembre1873, alors qu’il se trouve à Paris, le peintre entend parler de la première présentation de Boris Godounov à Saint-Pétersbourg et s’enquiert de celle-ci auprès de Vladimir Stassov : “Vous êtes peut-être déjà, homme chanceux !, en train d’apprécier l’opéra de Modeste Pétrovitch. Et moi qui aimerais tant écouter de la musique russe, particulièrement celle de M. Moussorgski, comme essence de ce qu’est la musique russe.” […] Avec Alexandre Borodine […], Mili Balakirev, Nikolaï Rimski-Korsakov et César Cui, Moussorgski formait le Groupe des cinq, qui défendait un art national basé sur la musique populaire russe […]. Le peintre réalise là un portrait singulier et marquant : le modèle, en vêtement d’intérieur, pose dans l’intimité de sa chambre d’hôpital, hirsute, le visage congestionné et rougi, malade certes, mais encore profondément présent. Moussorgski meurt le 16 mars, à l’âge de 42 ans, peu après l’achèvement du portrait. » [Extrait du catalogue de l’exposition, p. 131]

 

1844
Naissance dans la province de Kharkov (Ukraine)
1872
Rencontre avec le collectionneur Pavel Trétiakov qui marque le début d’une importante série de commandes et d’achats
1881
Assassinat d’Alexandre II à Saint-Pétersbourg
1892
L’Académie des beaux-arts attribue le titre de professeur à Répine
1900
Début des révoltes de paysans
1905
Répression sanglante par l’armée impériale d’une manifestation populaire sur la place du Palais d’hiver (« Dimanche rouge »). Répine parle de « honte »
1917
Arrestation du gouvernement provisoire
1921
Obtient une pièce d’identité en langue finnoise
1930
Répine est enterré aux Pénates, sa résidence
Collectif,
éditions Paris Musées, 288 p., 42 €.
« Ilya Répine (1844-1930). Peindre l’âme russe »,
du 5 octobre 2021 au 23 janvier 2022. Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris-8e. Du mardi au dimanche de 10 h à 18 h. Tarifs : 13 et 11 €. Commissaires : Christophe Leribault, Stéphanie Cantarutti et Tatiana Yudenkova. www.petitpalais.paris.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°747 du 1 octobre 2021, avec le titre suivant : Ilya Répine, l’âme du peuple russe

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