Mercredi 21 novembre 2018

Hommage à Paris et Chantilly au chef de la smala

Deux expositions explorent le mythe Abd el-Kader, personnage central de l’histoire algérienne

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 21 mars 2003 - 1049 mots

À l’occasion de “Djazaïr, une année de l’Algérie en France”?, le Musée Condé, à Chantilly, et le Musée de l’histoire de France, à Paris, organisent tous deux une exposition sur un personnage mythique de l’histoire algérienne : Abd el-Kader (1808-1883). Deux parcours très différents qui soulignent l’incroyable personnalité de l’émir.

CHANTILLY-PARIS - Proclamé émir par son père en 1832, à l’âge de vingt-quatre ans, Abd el-Kader organise la résistance contre la France venue conquérir l’Algérie. Après sa reddition en 1847, il est interné à Toulon, Pau et Ambroise, pour être finalement libéré en 1852. Il se rend alors en Turquie puis à Damas, en Syrie, où il passe les dernières années de sa vie à rédiger des écrits mystiques inspirés du soufisme. Deux expositions, l’une au Musée Condé de Chantilly, l’autre au Musée de l’histoire de France, à Paris, retracent l’histoire de ce personnage hors du commun, devenu un véritable mythe au fil des ans et des écrits.
C’est Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822-1897), fils du roi Louis-Philippe, qui vainquit Abd el-Kader, en 1843, en prenant dans la région de Mascara (nord-ouest algérien) la smala, véritable capitale ambulante organisée par groupes de tentes (les douars) de manière hiérarchique. De cet assaut victorieux, le duc remporta un impressionnant butin de guerre, qu’il installa ensuite dans son château de Chantilly. Celui-ci abrite aujourd’hui le Musée Condé, qui a réuni dans la salle du Jeu de paume quantité de vestiges saisis lors de la prise de la smala. L’ensemble a été enrichi d’armes, de manuscrits, bijoux et tableaux du goût des Orientalistes, pour une exposition à la gloire d’Abd el-Kader et de son adversaire, le duc d’Aumale. Fleuron de la collection, la grande tente d’Abd el-Kader est entourée de diverses pièces, tels une girouette en fer portant l’inscription Allah, un coffre rectangulaire en marqueterie, une tablette à huit pieds ou encore un fusil albanais damasquiné en or. Installés devant la tente, deux mannequins, prêtés par le Musée du cheval de Chantilly, supportent non sans difficulté les parures d’or et de velours conçues à l’origine pour le cheval arabe. Parmi les objets personnels de l’émir figurent de nombreuses armes, comme ce sabre turc de fabrication européenne dont la poignée et le fourreau sont en lapis-lazuli, mais aussi : des manuscrits arabes richement calligraphiés ; des exemplaires du Coran, des recueils de traditions prophétiques, des ouvrages de droit musulman, de poésie, de théologie, de langue, de grammaire et autres sciences. Abd el-Kader souhaitait en effet “établir à Tagdempt une vaste bibliothèque”, avait-il expliqué aux autorités militaires françaises, précisant que “ce fut une douleur ajoutée à [ses] douleurs de suivre [leur] colonne reprenant le chemin de Médéa, à la trace des feuilles arrachées aux livres qui [lui] avaient coûté tant de peine à réunir”.

“Adversaire et ami fidèle de la France”
Au centre de la salle du Jeu de paume trône le Portrait d’Abd el-Kader (1864 et 1866) de Stanislaw Chlebowski. Il fut acquis par le duc d’Aumale peu avant sa mort. Celui-ci fit effacer la Légion d’honneur qu’arborait l’émir sur le tableau, précisant : “Il a fait tuer trop de mes soldats.” À cette toile semble répondre le portrait posthume de l’émir, réalisé par Simon Agopian en 1906, qui ouvre l’exposition que consacre parallèlement le Musée de l’histoire de France, à Paris, à Abd el-Kader. Sur ce tableau, l’émir arbore toutes les décorations qu’il reçut des puissances du monde entier lors des émeutes anti-chrétiennes de Damas, en 1860. Fort différentes, ces œuvres sont à l’image des deux manifestations : si le Musée Condé étudie l’histoire d’Abd el-Kader par le prisme du duc d’Aumale, le Musée d’histoire de France explore plus en profondeur les différentes facettes de sa légende. Près de deux cents tableaux, dessins, manuscrits, photographies, gravures, bijoux, armes et parures ont ainsi été rassemblés pour évoquer le père de la nation algérienne, le politique visionnaire, l’“élu de Dieu” et, bien sûr, le chevalier d’Orient. Nombre de documents décrivent de manière dithyrambique les exploits de ce guerrier hors pair et de sa célèbre monture, le cheval noir Zaïn, tout en soulignant l’importance de la furûsiyya, l’art équestre, dans le monde islamique. Parmi la riche correspondance de l’émir avec différentes personnalités, tel le général Desmichels, le marquis de La Valette ou l’impératrice Eugénie, figure une lettre de Napoléon III. L’empereur écrit à Abd el-Kader à propos des révoltes dans le sud de l’Algérie le 27 juillet 1864. Pour contrer la suprématie ottomane, il souhaitait établir un royaume arabe en Algérie, qu’il envisageait de lui confier. “D’autres ont pu me terrasser, d’autres ont pu m’enchaîner, mais Louis-Napoléon est le seul qui m’ait conquis”, aurait déclaré l’émir. Si Abd el-Kader incarne parfois les fantasmes de l’Occident à l’égard d’un Orient “érotique” et “cruel”, l’image du héros fondateur de la nation algérienne est aussi utilisée à des fins idéologiques. Dans les manuels d’histoire d’Edgar Zevort (1884), ou de Gauthier et Deschamps (1926), il est présenté comme “le célèbre défenseur de la nationalité arabe” qui “n’a pas manqué une occasion de montrer son dévouement à la France”, comme l’”adversaire” en même temps que l’”ami fidèle de la France”. En fin de parcours, est évoqué son rôle en tant que guide spirituel. Traduit par Gustave Dugat en 1858, son texte Rappel à l’intelligent, avis à l’indifférent. Considérations religieuses témoigne d’une véritable ouverture d’esprit : “La loi de Moïse est matérielle, celle de Jésus spirituelle, celle de Mahomet réunit les deux caractères. Mais ces trois religions n’en font qu’une : elles ne diffèrent que par diverses prescriptions réglementaires ou de détail. Les prophètes sont comme les hommes qui ont le même père et plusieurs mères : ils reconnaissent tous le même Dieu, quoique appartenant à des communions diverses.”

- ABD EL-KADER ET L’ALGÉRIE AU XIXe SIÈCLE, jusqu’au 21 avril, salle du Jeu de paume, Musée Condé, château de Chantilly, Chantilly, tél. 03 44 62 62 61, tlj sauf lundi et mardi, 10h30-12h45 et 14h-17h, 10h30-17h le week-end. Catalogue, éditions Somogy, 125 p., 35 euros. - UN HÉROS DES DEUX RIVES : ABD EL-KADER, L’HOMME ET SA LÉGENDE, jusqu’au 26 mai, Centre historique des Archives nationales, Musée de l’histoire de France, hôtel de Soubise, 60 rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris, tél. 01 40 27 60 96, tlj sauf mardi et jours fériés, 10h-12h30 et 14h-17h30, 14h-17h30 le week-end. Catalogue, 215 p., 10 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°167 du 21 mars 2003, avec le titre suivant : Hommage à Paris et Chantilly au chef de la smala

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