Arts premiers

Hommage à Kerchache

La Fondation Cartier expose les plus belles pièces de la collection vaudoue de Jacques Kerchache

Le Journal des Arts

Le 26 avril 2011 - 659 mots

PARIS - « Pour les arts primitifs, et notamment pour le vaudou, il y a Jacques Kerchache, et il n’y a que lui. » Ces mots, prononcés par André Malraux, illustrent la place qu’a occupée Jacques Kerchache (1942-2001) dans la diffusion des « arts primitifs » en France.

Explorateur, galeriste et expert autodidacte, celui que ses détracteurs surnommaient « Indiana Jones » a été un des plus fervents défenseurs du Musée du quai Branly, à Paris. Disparu avant l’ouverture de l’institution, il n’aura pas su le succès fulgurant de celle-ci.

À la Fondation Cartier pour l’art contemporain, sa veuve, Anne Kerchache (Anne Douaoui), présente une centaine de pièces majeures de leur collection, dont certaines sont aujourd’hui disséminées de par le monde. Ce sont pour l’essentiel des sculptures Bocio, intermédiaires entre le monde visible et spirituel dans le culte vaudou.

Qu’ils soient conçus dans le but de nuire ou de protéger, ce sont des objets alchimiques fabriqués à partir d’une multitude d’éléments, suivant la complexité de la demande que le patient aura faite au sorcier. Littéralement « cadavres (cio) dotés de pouvoirs (bo) », les Bocio collectionnés par Kerchache tout au long de ses voyages au Bénin obéissent à une typologie précise et utilitaire. Les Bocio ligotés sont souvent employés pour résoudre des problèmes liés à la mort, l’emprisonnement ou la souffrance personnelle. Les Bocio percés par des taquets de bois à des endroits stratégiques ciblent des demandes spécifiques (un taquet dans la poitrine apporte le bien-être ; placé dans la tête, il provoque la perte de mémoire), tandis que les Bocio ventrus renvoient le plus souvent à des souhaits et des prières de fécondité. 

Envoûtement
La scénographie conçue par le designer italien Enzo Mari renforce le caractère esthétique de ces objets, tout en préservant leur aspect anthropologique. L’intérêt de l’exposition réside dans cette dualité assumée. Dans la première salle, claire et lumineuse, les Bocio placés à l’entrée des maisons ou des villages, faisant office de gardiens prophylactiques, sont montrés en situation. Au sous-sol, dans la salle des 48 colonnes, les vitrines soclées se succèdent dans une atmosphère de pénombre propice à l’envoûtement. Les objets, à hauteur du regard, sont sacralisés comme des œuvres d’art à part entière. Enfin, la dernière salle est celle de la mort et du passage autour du Chariot de la mort, pièce exceptionnelle formée d’un Bocio à deux visages relié par des chaînes à deux crânes de crocodiles.

« Plus l’objet a une fonction importante, plus ses qualités esthétiques sont évidentes ; un lien étroit unit fonction et beauté, l’une supportant l’autre en favorisant son éclosion et la seconde magnifiant la première en l’exaltant », écrivait Kerchache en 1988. À Paris, son exceptionnelle collection donne corps de façon magistrale à ses écrits, en proposant un voyage physique et métaphysique au cœur des pratiques vaudoues.

Dialogue entre deux autres collections d’art africain

Hasard du calendrier, le Musée d’art moderne de Troyes (Aube) propose une rétrospective de deux collections d’art africain grâce aux œuvres de la collection Pierre et Denise Lévy données en 1975 et conservées au musée, et celles de la collection privée de Patrick et Catherine Sargos, constituée depuis près de quarante ans. Les époux Sargos sont également commissaires scientifiques d’« Afrique, collections croisées ». Au total, près de 300 œuvres sont exposées, dont 80 issues de la collection Lévy et 200 de la collection Sargos. Comparer deux démarches de collectionneurs, distants de quelques dizaines d’années, autour d’un large panorama d’œuvres d’Afrique Noire, tel est l’enjeu de l’exposition dont le parcours géographique conduit des masques colorés et festifs du Burkina Faso aux sculptures spectaculaires du Nigeria. De la collection Lévy, le musée a choisi d’exposer également les œuvres d’avant-garde du début du XXe siècle, afin d’éclairer l’influence des arts africains sur des artistes tels que Derain, Picasso, Modigliani et Metzinger, jusqu’à Ousmane Sow.

« Afrique, collections croisées », Musée d’art moderne de Troyes, 14, place Saint-Pierre, 10000 Troyes, tél. 03 25 76 26 80. Jusqu’au 18 septembre

VAUDOU

Commissariat : Anne Kerchache (Anne Douaoui) ; Hervé Chandès, directeur de la Fondation Cartier pour l’art contemporain

Scénographie : Enzo Mari

Nombre d’œuvres : environ 100


VAUDOU
Jusqu’au 25 septembre, Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261, boulevard Raspail, 75014 Paris, tél. 01 42 18 56 50, fondation.cartier.com, tlj sauf le lundi 11h-20h, mardi jusqu’à 22h. Catalogue, éd. Fondation Cartier, 236 p., 49 euros, ISBN 978-2-8692-5093-2

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°346 du 29 avril 2011, avec le titre suivant : Hommage à Kerchache

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