Hokusai le plus occidental des peintres nippons

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · L'ŒIL

Le 29 mai 2008

Incompris de ses concitoyens, mais encensé par les collectionneurs occidentaux de la fin du xixe siècle, Hokusai a laissé une œuvre féconde dont l’audace ne cesse de surprendre. Un « miracle » de perfection à redécouvrir de toute urgence, à Paris.

Hokusai le public ne connaît généralement que deux ou trois images qui font désormais partie des « icônes » universelles de l’art : cet hypnotique Mont Fuji aux couleurs incandescentes (voir p. 80), ou bien encore cette gigantesque Vague dont les tentacules menaçants semblent happer une frêle embarcation (p. 81)… Mais au-delà de ces chefs-d’œuvre absolus, la production de ce peintre nippon, né en 1760 à Edo (l’antique Tokyo), se révèle infiniment plus diverse, oscillant entre scènes de genre, portraits de courtisanes, compositions crépusculaires et fantastiques, études d’insectes et de fleurs, paysages et portraits, voire autoportraits ! Un foisonnement qui s’explique tout d’abord par l’exceptionnelle longévité de la carrière du maître (décédé en 1849, à 90 ans), mais aussi par son obsessionnelle quête de perfection…
Peu d’artistes ont, en effet, autant témoigné d’un tel degré d’exigence, d’une telle soif d’absolu, que Katsushika Hokusai. Né dans une famille obscure dont on ignore à peu près tout, l’enfant « sans identité » usera par la suite de pas moins de cinquante pseudonymes pour conjurer cette malédiction. De même qu’il ne cessera de frotter son pinceau à des formes insolites, à des genres nouveaux. Insatisfait et passionné dès son plus jeune âge, Hokusai semble dessiner pour se découvrir lui-même et saisir par la même occasion la beauté du monde qui l’entoure.

L’horizontalité, une révolution
Après s’être exercé à divers petits métiers (dont celui de commis, chez un libraire, qui fera naître en lui un amour immodéré pour les livres), le jeune homme, âgé de 19 ans, entre chez un talentueux graveur d’estampes : le célèbre Katsukawa Shunshô. De ce long apprentissage naîtront de saisissants portraits d’acteurs ainsi que de nombreuses illustrations de « romans à couverture jaune ».
À la mort de son maître, en 1815, Hokusai rejoint cependant l’école Kanô et son langage traditionnel. Délaissant peu à peu la tradition de l’ukiyo-e et ses images évanescentes d’un « monde flottant », son pinceau troque l’univers sulfureux du théâtre contre la vie du petit peuple laborieux. Bouddhiste fervent, le peintre adopte alors le nom de « Hokusai » qui signifie précisément « Étoile polaire » : comme l’astre lumineux, peut-être souhaite-t-il servir de guide et briller dans l’exercice de son art…
Dès lors, son style s’affirme, gagne en précision, voire en dureté. Son attirance pour l’art occidental et les « sciences hollandaises » (terme générique utilisé par les Japonais pour désigner tous les apports venus de l’étranger) se traduit dans une série d’estampes de paysages adoptant un point de vue unique et un horizon abaissé, impensable dans la tradition nippone. Bien plus, Hokusai signe certaines de ses compositions « à l’occidentale », soit horizontalement !

Les forces de la nature
Souhaitant aller encore plus en profondeur dans la connaissance des hommes et de l’univers, le peintre étudie l’anatomie dans les livres de sciences occidentales, se plonge dans les traités de médecine chinoise, va jusqu’à pratiquer des dissections sur des cadavres de noyés… Il devient parallèlement le familier des écrivains et des poètes, et s’éloigne peu à peu de l’univers aimable des acteurs de kabuki et des courtisanes.
Dès 1814, Hokusai entreprend alors la publication de ce qui sera son grand œuvre : La Manga. Soit une titanesque encyclopédie du dessin et des techniques picturales ne comprenant pas moins de quinze volumes, dont l’influence et le retentissement sur les arts décoratifs seront considérables aussi bien en Occident qu’au Japon.
Mais c’est un voyage entrepris dans le Kansai (les environs de l’actuel Kyôto) qui va radicalement bouleverser la vision et la manière de l’artiste : le spectacle cosmique de la nature devient son champ d’expérimentation privilégié. Absorbant les procédés et les techniques de la peinture occidentale (du fameux bleu de Prusse aux boîtes optiques permettant les jeux de perspective), Hokusai n’en porte pas moins un regard de moine bouddhiste, d’ascète, sur le spectacle grandiose qui s’offre à lui. Sous son pinceau inspiré, chaque manifestation de la nature semble nimbée d’une aura sacrée. Dans ce pays de montagne et d’eau qu’est le Japon, les cascades débordent d’une énergie cosmique, les vagues traduisent les débordements telluriques du monde. Happé par ce tourbillon des éléments en fureur, l’homme semble bien peu de chose, créature fragile ballottée au gré des flots…

La modernité du dessin
C’est cependant de son face-à-face obsessionnel et mystique avec le mont Fuji que naîtront ses plus belles estampes. À l’instar d’un Cézanne plantant son chevalet aux pieds de la montagne Sainte-Victoire, Hokusai signe une série de compositions dont l’audace laisse pantois. Reprenant le thème très ancien de la méditation du sage devant le mont Sacré, le peintre multiplie les points de vue, joue sur les cadrages et, par l’emploi d’une palette tantôt sourde, tantôt embrasée, hisse le sujet au rang d’icône atemporelle. Il faudra attendre toutes les nouvelles conquêtes stylistiques de la photographie pour saisir, a posteriori, le caractère visionnaire du langage d’Hokusai.
Mais s’il est une révélation que devrait apporter l’exposition du musée Guimet, c’est l’importance du dessin. De leurs plumes exaltées, Edmond de Goncourt puis Henri Focillon ne tariront pas d’éloges sur la spontanéité et la fraîcheur du trait du peintre nippon. Études de femmes à l’encre de Chine, saynètes à la veine caricaturale ou corps en mouvement, tous témoignent de l’extraordinaire liberté du maître. La prudence de lecture s’impose cependant. Comme le souligne Hélène Bayou dans le catalogue, certaines de ces fulgurances n’incarnaient probablement qu’une étape transitoire, et n’étaient guère destinées à être immortalisées par la grâce décisive du passage à l’estampe.
D’autres dessins, tout au contraire, trahissent cette quête incessante de la perfection chère à l’artiste. « Hokusai pratique un art consommé des papiers découpés qui, collés en surépaisseur sur le support, ou collés par leurs bords […], servent à ajouter des repentirs, ou simplement à positionner, après mûres réflexions et essais, des silhouettes indépendamment dessinées puis découpées », explique encore Hélène Bayou. Soit une méthodologie scrupuleuse évoquant singulièrement les carnets d’études et d’esquisses d’un Rembrandt ou d’un Picasso…

Hélène Bayou commissaire de l’exposition du musée Guimet

Questions à...

« L’affolé de son art, d’Edmond de Goncourt à Norbert Lagane », pourquoi un titre si énigmatique ?
Présentant la totalité du fonds Hokusai du musée Guimet, l’exposition se veut avant tout un hommage aux grands collectionneurs et amateurs d’art français du xixe siècle qui ont révélé un génie oublié dans son propre pays d’origine. Parmi eux, Edmond de Goncourt, à qui j’ai emprunté la belle formule en guise de titre, est certainement celui qui a le mieux contribué à faire connaître son œuvre : son texte demeure une référence absolue.

Quelles surprises réserve l’exposition Guimet ?
On y verra, entre autres, les dessins préparatoires acquis en 2003 de la vente Bérès, mais aussi le magnifique rouleau peint figurant un tigre offert au musée par Norbert Lagane, dans lequel Jean-François Jarrige [président du musée Guimet] a reconnu un autoportrait testamentaire d’Hokusai...

Autour de l’exposition

Informations pratiques. « Hokusai : "l’affolé de son art", d’Edmond de Goncourt à Norbert Lagane », jusqu’au 4 août 2008. Commissariat : Hélène Bayou. Musée Guimet, 6, place d’Iéna, Paris XVIe. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 h à 18 h. Tarifs : 7 e et 5 e. Catalogue de l’exposition, 240 p., coédition RMN/Musée Guimet. www.guimet.fr.

Le Japon à Giverny. À la fin du xixe siècle, l’Extrême-Orient devient une source d’inspiration pour les peintres français. L’estampe japonaise, l’ukiyo-e, fascine Monet, Van Gogh, Gauguin et Matisse. L’engouement est tel que certains artistes, comme Rodin, les collectionnent. La fondation Claude Monet à Giverny abrite la collection d’estampes du peintre impressionniste. De Utamaro à Hokusai, les plus grands maîtres de l’ukiyo-e sont présents à travers plus de 150 œuvres.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°603 du 1 juin 2008, avec le titre suivant : Hokusai le plus occidental des peintres nippons

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