Vendredi 23 février 2018

Hogarth

La parodie du bonheur

Par Marie Maertens · L'ŒIL

Le 7 août 2007

Reconnu par ses pairs comme le plus grand peintre-graveur de son temps et un satiriste de talent, William Hogarth a croqué tous les travers de la société anglaise.

Des bas-fonds à l’aristocratie, toutes les classes sociales sont passées sous le pinceau acide de cet artiste britannique né en 1697. Dès les années 1730, William Hogarth élabore ce qui sera sa marque de fabrique : une description sans complaisance, teintée d’humour et parfois de sympathie.
Extrêmement descriptifs, ses tableaux se lisent comme des récits en image qui mettent en scène des personnages curieux, libertins ou maudits par le destin. Le peintre compose volontiers des séries qui expriment une conception expérimentale de la représentation, en rapport avec les récentes découvertes d’Isaac Newton.
Mais William Hogarth était également apprécié pour la polyvalence de son œuvre. Il a été novateur dans le portrait et s’est illustré dans la peinture d’histoire et ses écrits sur l’art.

Vive les futurs mariés !
Entre 1743 et 1745, William Hogarth travaille au Mariage à la mode. Composée de six tableaux et de six gravures, cette série ausculte sans complaisance les manières affectées des aristocrates, les aspirations des bourgeois et les mariages arrangés. C’est aussi un pamphlet virulent contre les modes artistiques empruntées à l’étranger, car depuis le traité d’Union avec l’Écosse de 1707, la nouvelle nation britannique entend se bâtir en réaction au joug de la domination française.
La première scène s’intitule Le Contrat de mariage. Pour William Hogarth, il s’agit d’une parodie de mariage situé dans un intérieur luxueux de la haute société, où vivent un vieil aristocrate vaniteux et son fils déjà atteint de la syphilis. Durant tout le déroulement du récit, les effets de la corruption culturelle, sociale et physique vont se manifester progressivement, jusqu’à la mort des protagonistes.

Un XVIIIe siècle moralisateur
Avec ce thème, Hogarth s’inscrit totalement dans le débat de l’époque, dominé par le sentiment d’une immoralité grandissante. Écrivains et artistes critiquent ces mariages sans amour ni argent imposés à des personnes d’âge ou de statut social différents, uniquement pour satisfaire les intérêts des familles.
Certains auteurs s’attaquent aussi aux vices, à la lascivité et aux « désordres » imputés à l’accumulation des richesses de l’aristocratie. Dans ses écrits, Hogarth indique qu’il conçoit des images afin de « réformer les vices dominants ». Au cours de sa carrière de plus de trente ans, il a développé une attitude de plus en plus inquiète et conservatrice vis-à-vis des problèmes urbains de son époque. Il était fier de noter que les étrangers recherchaient ses œuvres « pour être informés et amusés » des mœurs anglaises. Le public d’aujourd’hui apprécie toujours cette vision acerbe et comique.

Le marié indifférent
Dandy syphilitique
Le personnage permet à Hogarth de critiquer ce qui vient de l’étranger et, particulièrement de France. Indifférent ou peut-être marqué par un certain désarroi, « l’heureux »  futur époux se contemple dans un miroir, davantage intéressé par sa propre personne que par sa promise.
À la mode de Paris, son habillement révèle ses goûts extravagants et montre qu’il revient de France. Des chaussures à talons rouges laissent supposer qu’il a été présenté à la cour. Dans la mesure où seuls les membres les plus élevés de la noblesse française avaient droit à cet honneur, Hogarth indique que la supériorité  affichée par le jeune homme est probablement aussi exagérée que l’arbre généalogique présenté par son père.
En revanche, il a certainement rapporté de l’Hexagone la syphilis, comme le montre la tache noire visible sur son cou. Pourtant, William Hogarth ne fera pas mourir son personnage de la maladie, mais à la suite d’un duel.

La future mariée
Innocente et libertine
La jeune fille est employée ici pour stigmatiser les mœurs trop libérales de la noblesse. Inconsolable, la future mariée joue avec un mouchoir qu’elle passe dans son alliance. L’avocat Silvertongue (en anglais « langue d’argent ») tente de la réconforter en lui faisant l’article des avantages sociaux du mariage. La rougeur de son visage et la manière suggestive dont il taille sa plume indiquent qu’il pourrait vouloir débuter une liaison avec elle.
Compte tenu du peu d’intérêt que lui porte son mari, elle disposera certainement d’une grande liberté sexuelle. Dès le deuxième tableau de la série qui s’intitule Le Petit-déjeuner, William Hogarth signale que le couple mène une vie séparée où chacun cultive les liaisons extra-conjugales.
Dans la série du Mariage à la mode, la comtesse tombera en disgrâce, après avoir été prise en flagrant délit d’adultère.

Le comte intéressé
Les symptômes de la goutte
Chaque détail montre l’avidité sans scrupule d’un aristocrate pas aussi noble qu’il veut bien le faire croire. Se donnant l’air digne, le comte de Squander (dont le nom signifie « gaspiller » en anglais) s’apprête à accepter l’union de son fils avec la fille de l’alderman.
Le comte a un urgent besoin d’argent pour financer son mode de vie extravagant, comme l’illustre la grandiose maison palladienne en construction visible à travers la fenêtre. Il vit manifestement au-dessus de ses moyens car les travaux sont interrompus et l’achèvement de la demeure pourrait faire partie du contrat. Un régisseur tient à cet effet des documents d’hypothèque. Les habits de cour gansés d’or, les symptômes visibles de la goutte provoquée par des excès alimentaires (il a le pied bandé posé sur un tabouret) et la collection de tableaux de maîtres sont autant de signes de son train de vie. Malgré son handicap, le comte s’efforce d’adopter une pose élégante et désigne de sa main gauche un arbre généalogique censé remonter au Moyen Âge. Or son appartenance à la noblesse pourrait être beaucoup plus récente.

Le cupide bourgeois
 En quête d’un titre de noblesse
Magistrat, l’alderman est prêt à tout pour accéder à une classe sociale supérieure. L’alderman était à l’époque à la fois marchand, conseiller municipal et magistrat.
Il semble croire manifestement aux pompeux mensonges du comte. Absorbé par les détails du contrat de mariage, il est assis d’une manière bien peu élégante, la pointe de son épée dépassant entre ses jambes. Il porte des vêtements quelconques, mais arbore de façon tout à fait inappropriée la chaîne de sa charge municipale, une manière pour le peintre de montrer la vanité et le goût pour le prestige social de l’édile. On retrouve l’alderman dans la dernière scène du Mariage à la mode, La Mort de la comtesse où, malgré cette union, il est demeuré avare, sans goût et sans manière.

Biographie

1697 William Hogarth naît à Londres. 1713 Est apprenti dans l’atelier d’Ellis Gamble, graveur sur argent. 1729-1733 Travaille comme portraitiste pour une clientèle aristocratique. 1735 La « loi Hogarth » interdit de tirer des estampes d’une œuvre d’art sans l’accord de l’auteur. 1743-1745 Série du Mariage à la mode. 1753 Publication de son traité théorique, Analyse de la beauté. 1764 William Hogarth décède le 26 octobre.

Autour de l’exposition

Informations pratiques « William Hogarth 1697-1764 » du 20 octobre 2006 au 8 janvier 2007. Musée du Louvre, hall Napoléon, Paris Ier. Métro Palais Royal-Musée du Louvre. Ouvert tous les jours de 9 h à 18 h sauf le mardi, nocturne jusqu’à 22 h les mercredis et vendredis. Tarifs : 9,50 € (billet donnant accès à l’exposition « Rembrandt dessinateur »).

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°586 du 1 décembre 2006, avec le titre suivant : Hogarth

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