Dimanche 18 février 2018

Engagement

Hartung face à la mort

Pendant la guerre, puis 50 ans plus tard le maître de l’abstraction produit des œuvres très différentes, mais d’une force tendue par les échéances immédiates.

AUBAGNE - Près de 50 ans séparent les deux parties de l’œuvre d’Hartung, exposées simultanément au Musée de la Légion d’honneur et au Centre d’art des pénitents noirs, à Aubagne. Autant dire qu’il ne s’agit pas d’une rétrospective, tout juste une évocation, avec cependant un point commun : la mort.
Au musée sont exposés quelques dessins et gouaches réalisés par Hans Hartung pendant les années de guerre, tandis que dans l’ancienne chapelle, sont rassemblés des grands formats réalisés à la sulfateuse par le peintre alors sur un fauteuil roulant, quelques mois avant sa disparition. Si son (double) engagement à la Légion étrangère est connu, il relève davantage d’un choix par défaut. En 1939, réfugié en France depuis quatre ans, Hans Hartung se retrouve piégé en tant qu’Allemand sans papiers par la déclaration de guerre et n’a d’autre choix pour échapper à l’internement que de s’engager dans la légion.

Sidi-Bel-Abbès, Antibes
Dans la grande et unique salle du musée consacrée à l’exposition, une série de dessins réalisés en 1939 rappelle combien Hans Hartung maîtrise le geste abstrait. Mais quand il arrive à Sidi-Bel-Abbès au quartier général de la Légion en Algérie pour y être formé, plus question d’abstractions. Il réalise pour lui et ses camarades un ensemble d’environ 80 têtes, toutes de profil et exprimant l’angoisse. Affirmant une habileté incontestable, ces têtes ne peuvent cacher leur dette à l’égard de son beau-père Julio Gonzalez et de Picasso. L’armistice signe la fin de son engagement, suit alors une vie d’errance en zone libre, puis en Espagne, et au plan artistique un retour à l’abstraction comme en témoignent quelques papiers crayonnés d’exercice. Hartung se réengage en 1943 dans la Légion, connaît le feu en Alsace en tant que brancardier, et finit blessé à la jambe qui devra être amputée faute d’avoir été bien soignée. Peu d’œuvres naturellement témoignent de cette période. Ce qui n’est pas le cas du second volet de l’exposition à quelques kilomètres de la Légion dans la vieille ville et dont Fabrice Hergott, le directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris a également assuré le commissariat.

Aux petits formats des années de guerre, répondent de grandes toiles colorées mises en valeur dans la chapelle superbement réaménagée et d’un blanc immaculé. Y sont présentés une quinzaine de tableaux réalisés en seulement quatre jours en juillet 1989 dans son atelier d’Antibes. Affaibli, Hartung ne se déplace alors qu’en fauteuil roulant et n’a plus la force de peindre avec un pinceau. Alors, comme Matisse qui découpait des papiers vers la fin de sa vie, il a recours à un expédient, une simple sulfateuse de jardin pour projeter de la peinture. Malade, Hans Hartung n’en a pas moins conservé une incroyable énergie créatrice, aucune toile ne ressemble à une autre, l’artiste varie les effets, les formes, les couleurs. On peut être séduit par ces panneaux qui alternent saturation et lignes simplifiées, comme refroidi par l’acrylique strident et préférer revenir à la Légion pour apprécier l’intensité des modestes dessins.

Le Musée de la Légion étrangère

Construit en 1966, peu de temps après le déménagement de Sidi-Bel-Abbès à Aubagne du quartier général de la Légion, après l’indépendance de l’Algérie, le Musée de la Légion étrangère est longtemps resté à l’étroit. Mais la célébration du 150e centenaire de la mythique et fondatrice bataille de Camerone a galvanisé les énergies et le 30 avril 2013, trois ans après la pose de la première pierre, une première inauguration symbolique avait lieu, suivie un an plus tard de la véritable ouverture. Les 3 millions d’euros qu’ont coûté l’extension de 1 200 m² et la muséographie ont été couverts aux deux tiers par les Amis de la Légion, vigoureusement sollicités par le général Bruno Le Flem, au service de la Légion étrangère pendant quatorze ans. Le musée, dirigé depuis 2011 par le jeune capitaine Seznec (au parcours peu banal, puisque passé par l’École du Louvre et Saint-Cyr) est naturellement entièrement consacré à la Légion. Après une première salle illustrant sa légende entretenue par le cinéma et la littérature, le parcours raconte l’histoire de ce corps d’élite à travers de nombreux uniformes, tableaux et objets-reliques. Les 18 000 visiteurs annuels ne sont pas tous, loin de là, des anciens combattants, car l’exposition permanente livre tout un pan de l’histoire de France, tout en offrant une échappée dans le présent grâce à une baie qui ouvre sur la grande place d’arme du quartier général.

Hans Hartung

Commissaire : Fabrice Hergott, directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris
Nombre d’œuvres : une cinquantaine

Beau geste, Hans Hartung, peintre et légionnaire

jusqu’au 28 août, Musée de la Légion d’honneur, chemin de la Thuillière et Centre d’art les Pénitents noirs, 13400 Aubagne, mardi-dimanche 10h-12h, 14h-18h, entrée libre.

Légende Photo :
Hans Hartung, T1989-K33, 16 juillet 1989, acrylique sur toile, 200 x 250 cm. Courtesy Fondation Hartung-Bergmann, Antibes.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°460 du 24 juin 2016, avec le titre suivant : Hartung face à la mort

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque