Ajaccio

Grasso au Palais Fesch, une histoire d’yeux

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 30 août 2016 - 706 mots

L’artiste invité à s’immiscer dans les collections du Musée des beaux-arts a joué d’une mise en regard littérale entre les tableaux anciens et ses propres œuvres.

AJACCIO - Joseph Fesch était un drôle de cardinal. Entré dans les ordres en 1786, archevêque de Lyon en 1802, grand aumônier de l’Empire, oncle de Napoléon, il était atteint de collectionnite aiguë. En une quarantaine d’années, il avait réuni pas moins de 16 000 tableaux, constituant ainsi la plus importante collection d’Europe de tous les temps. Avant sa mort à Rome en 1839 (il était né à Ajaccio en 1763), il a mis en vente la majeure partie de cet ensemble pour servir l’éducation de ses petits-neveux (Napoléon III, la princesse Mathilde…). Au fil du temps ses Rembrandt, Raphaël, Michel-Ange rejoindront les collections des plus grands musées du monde. Il léguera la plus petite partie, un millier de tableaux, pour « l’éducation des jeunes Corses », selon les termes de son testament, au musée de sa ville natale, qui depuis porte son nom, « Palais Fesch-Musée des beaux-arts ».

De son côté, Laurent Grasso (né en 1972) a toujours manifesté, depuis les débuts de son activité, il y a une douzaine d’années, un attrait pour l’insolite, le secret, la métamorphose, les rapports entre le réel et fiction, l’à-côté. Il a d’ailleurs intitulé une installation Paralight (2004) et un film Paracinéma (2006). Aussi lorsque Philippe Costamagna, le directeur du musée, lui a proposé une « totale carte blanche », Grasso a rapidement mis sur pied l’idée de « Paramuseum ». D’autant plus qu’il a été encouragé à s’imprégner du lieu, à travailler avec la collection, à créer des passerelles. L’artiste est donc vraiment rentré dans le musée, s’est immergé dans ses réserves, a dégagé des lignes de force dans cet ensemble qui constitue aujourd’hui la plus belle collection de peinture italienne en France après le Louvre, et la plus grande collection de natures mortes italiennes hors d’Italie. Mais c’est sur les portraits que le choix de Grasso s’est porté. Il en a retenu 43 et, après avoir totalement vidé le second étage du musée et obscurci ses fenêtres, il les accrochés quasiment à touche-touche sur toute la longueur de l’un des murs de l’un immense corridor de 80 m de long qui traverse tout le bâtiment dans sa largeur. Au final, il a construit une ligne de regards qui, inversant les rôles, dévisagent le spectateur dans sa déambulation. Saisissant.

Pour augmenter le trouble, Laurent Grasso a accroché sur le mur d’en face 29 de ses néons blancs en forme de dates historiques. Ainsi « 1577 » pour le passage de la grande comète observé dans toute l’Europe, « 1535 » pour le parhélie au-dessus de Stockholm… : ce rapport aux phénomènes optiques atmosphériques détermine un large pan de son œuvre, à l’exemple de son récent SolarWind, inauguré en janvier dernier, une immense installation lumineuse, météorologie de l’espace, projetée sur deux silos sités dans le 13e arrondissement à Paris, au bord du périphérique.

Une visite du salon doré de l’Élysée
C’est encore d’une question de regard qu’il s’agit avec Élysée, le splendide film qu’il a tourné récemment dans le bureau personnel du président de la République. Dans un travelling très lent, la caméra scrute tous les détails, comme si elle les passait au scanner, du salon doré de François Hollande, portant ainsi une interrogation sur les lieux de pouvoir et leur temps suspendu. On retrouve, dans une dizaine de salles, ces échanges entre les collections du musée et les œuvres de Grasso, entre peintures anciennes et néons, échanges qui s’abreuvent à la thématique du tête-à-tête, du monde renversé, du regardeur-regardé, de la surveillance. Là encore Grasso s’est glissé, immiscé, faufilé dans le musée, tel Belphégor au Louvre. Et des fantômes, spectres, apparitions, il s’en découvre, notamment au travers de ces paires d’yeux empruntés aux toiles du musée que l’artiste a fait repeindre, sans visage, sur des tableautins aux fonds argentés. Il crée ainsi une atmosphère chargée, construit un récit, une fiction qui s’écrit au fil du parcours. On l’aura compris, « Paramuseum » est une exposition très habitée, maîtrisée de bout en bout, dans laquelle on prend plaisir à faire des allers et retours. Comme dans un livre que l’on n’a pas envie de refermer.

Laurent GRASSO

Commissaire : Philippe Costamagna, directeur du Palais Fesch
Nombre d’œuvres : une installation composée d’environ 180 œuvres

LAURENT GRASSO, PARAMUSEUM

jusqu’au 3 octobre, Palais Fesch-Musée des beaux-arts, 50, rue Fesch, Ajaccio, tél. 04 95 26 26 26, tlj sauf mardi, lun.-mer.-sam. 10h30-18h, jeu.-ven.-dim. 12h-18h, entrée 8 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°462 du 2 septembre 2016, avec le titre suivant : Grasso au Palais Fesch, une histoire d’yeux

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