Mercredi 6 juillet 2022

Graphisme

Graphisme latino-américain, le sens de la fête

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 13 mars 2019 - 821 mots

PARIS

Le graphiste Michel Bouvet est commissaire et partie prenante de la « Fiesta Gráfica » qui convie à la Maison de l’Amérique latine la vivacité de la création graphique en Amérique latine.

Paris. C’est le sous-titre et non le titre qui donne la clé : « Michel Bouvet & ses amis d’Amérique latine ». Michel Bouvet, graphiste français renommé, auteur de moult affiches des Rencontres de la photographie d’Arles, voyage depuis près de trois décennies dans cette partie du monde. Il a tissé des liens solides, a invité vingt-six graphistes latino-américains à exposer à la Maison de l’Amérique latine, à Paris, dans le cadre d’une double présentation intitulée « Fiesta Gráfica », autrement dit « Fête graphique ». Et celle-ci est tout ce qu’il y a de plus réjouissante. D’un côté, une production signée Michel Bouvet. De l’autre, en regard ou en dialogue, sur des cimaises peintes en autant de couleurs que de pays (neuf), les créations venues d’Amérique du Sud et latine. Parmi ces graphistes issus d’Argentine, du Brésil, de Colombie, de Cuba, d’Équateur, du Mexique, du Paraguay, du Pérou et d’Uruguay, onze œuvrent au sein de collectifs.

Une Vierge à l’Enfant plutôt trash

Force est de constater l’extraordinaire vivacité et l’insolente liberté qui s’affiche ici – c’est le cas de le dire ! Les mythes et références culturelles – indigènes, vernaculaires, précolombiennes, baroques espagnoles et autres influences européennes… – s’y métamorphosent en un langage visuel contemporain. Ainsi, pour annoncer un concert du groupe Lost Acapulco, Jorge Alderete, alias « Dr. Alderete », Argentin installé à Mexico, représente-t-il à l’aide de deux nuances années 1950, un vert passé et un vague orange, une femme à la coiffure sixties. Celle-ci porte dans ses bras un animal sans poil à tête humaine, avatar du fameux Xoloitzcuintle, ce chien glabre venu d’un temps précolombien. Une interprétation on ne peut plus trash aussi du thème iconique de la Vierge à l’Enfant, mixée avec une graphie populaire chère aux affichages de rue [voir ill.].

Tous les sujets sensibles du moment sont passés au tamis : la lutte pour la liberté (« La démocratie, en Amérique latine, est toujours à défendre », rappelle Michel Bouvet), le droit des femmes et des minorités, la diversité des genres, la question indigène, la situation des enfants, la protection de l’environnement… À travers quelques exemples de sa production, le collectif Onaire (Argentine) montre, de fait, un engagement à la fois social et plastique, qu’il prolonge en animant nombre d’ateliers graphiques dans les écoles, les hôpitaux, voire les prisons. « On ne voit pas, en Europe, une telle force dans l’engagement », note Michel Bouvet.

À Lima (Pérou), Natalia Iguiñiz Boggio, micro-atelier oblige, est contrainte d’imprimer ses grandes affiches quasiment « à l’ancienne », en plusieurs petits formats. On peut voir ici des sérigraphies pour des élections aux slogans façon jeux de mots chocs, tel « Cambio no Cumbia » : le changement et nom la « Cumbia », danse populaire – sous-entendu : « qu’ils arrêtent de nous faire danser/de nous mener par le bout du nez ».

Le duo Porteño El Fantasma de Heredia (Argentine) a, lui, remporté un prestigieux prix japonais, en 2001, avec une affiche efficace pour un sommet de l’Union européenne à Bruxelles. On y distingue un disque tout noir, comme un planisphère « débarrassé » de ses continents, lesquels se détachent de la surface terrestre telles des peaux mortes. Au centre du disque se déploient les lettres « M-O-N-E-Y ». L’affiche s’intitule sobrement « Éclipse ».

Plus proche de l’imagerie populaire et plus décalé, le collectif uruguayen Atolón de Mororoa s’inspire, pour l’affiche d’un festival de musique à Austin (Texas), d’un schéma de découpe de viande tel celui ornant toute boucherie qui se respecte, pour décliner à l’intérieur de chaque « morceau choisi » le nom d’un groupe de rock uruguayen.

Par contraste avec ce feu d’artifice aux nuances latino, Michel Bouvet a investi une salle toute blanche, dont sourd néanmoins un tourbillon de couleurs probablement hérité de ses séjours en Amérique latine. Il émane de ses célèbres affiches d’abord « légumières » puis « animalières » réalisées, entre 2002 et 2014, pour les Rencontres d’Arles. À chaque fois, cette manière stylisée et chamarrée de représenter un légume, un fruit ou un animal produit un impact si fort que le texte passe au second plan. Idem avec cette série d’affiches grand format, cette fois en noir et blanc, conçues pour le théâtre Les Gémeaux, à Sceaux, et pour laquelle Michel Bouvet révèle en partie son processus de travail. Les esquisses originelles sont accrochées sous cadre, tandis qu’une vitrine présente des objets ayant servi à l’élaboration des affiches, à l’instar de ces trois tragédies signées Shakespeare : un corbeau empaillé pour Macbeth, un élément crénelé en forme de « H », façon jeu de construction, pour Hamlet, une pièce d’acier massif en forme de « L » pour Le Roi Lear. Des allers-retours entre la 2D et la 3D qui indiquent que Michel Bouvet, avec la complicité de son photographe Francis Laharrague, jongle avec la métaphore. La masse des objets envahit l’espace de l’affiche à outrance, les transformant derechef en symboles inéluctables.

 

 

Fiesta grafica, Michel Bouvet & ses amis d’Amérique latine,
jusqu’au 7 mai, Maison de l’Amérique latine, 217, boulevard Saint-Germain, 75007 Paris, mal217.org

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°519 du 15 mars 2019, avec le titre suivant : Graphisme latino-américain, le sens de la fête

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