Mercredi 14 novembre 2018

Grand Tour, allers-retours

Trois artistes du Moyen-Orient au Musée Niépce

Le Journal des Arts

Le 2 mai 2003 - 809 mots

Un musée qui s’engage hors de ses murs, et qui s’installe dans la rue ou chez l’habitant de pays du Moyen-Orient, ce n’est pas très courant. Plus qu’une expérience, c’est une tentative de secouer la routine muséale qui se satisfait de gérer des acquisitions et des présentations reliquaires, hors de la réalité sociale et des rumeurs du monde.

CHALON-SUR-SAÔNE - Le titre est précis, et les termes en sont significatifs : “Le Grand Tour, d’Alexandrie à Saïda. Documents d’Ange Leccia, Jean-Luc Moulène, Patrick Tosani”. En fait, la référence au Grand Tour du XIXe siècle, qui menait l’aristocrate cultivé autour de la Méditerranée et jusqu’au Moyen-Orient, est plutôt une antithèse, car il n’a rien de touristique ni de légendaire, bien au contraire ; c’est un rappel en forme de clin d’œil à un enfant du pays, Vivant Denon, qui lança en partie l’égyptomanie, et un tribut à l’autre gloire locale à laquelle est dévolu le Musée Nicéphore-Niépce. Car c’est le Grand Tour par la photographie qui est visé, ces moissons d’images par des “pélerins”, à partir des années 1870, dans un Moyen-Orient colonisé, mais à l’inverse de ce qu’il produisait à l’époque (un engrangement factice, une connaissance trop souvent superficielle et mythique). Opération d’échanges complexes sur plusieurs années, montée avec la participation de l’Association française d’action artistique, ce tour est surtout constitué d’allers-retours multiples entre Chalon-sur-Saône et le “pourtour”, d’Alexandrie, Le Caire, à Damas (Syrie) et Saïda (Liban), en passant par la Palestine (volet à compléter, vu les circonstances). La gageure de François Cheval, le conservateur du musée, est précisément dans la difficulté à “monter” des échanges hors-normes, et à s’adapter au terrain social ou politique, qui ne peut jamais être considéré comme conquis ; une posture mentale qui privilégie l’élaboration d’un statut actif pour tout musée, a fortiori s’il s’agit de photographie, sans esquive de la réalité.
À un premier niveau sont mises à disposition les archives du Musée Niépce, photographies anciennes de chaque pays approché, sous diverses formes : numérisation et don en cédérom (libre des droits non commerciaux) à des institutions comme la Fondation arabe pour l’image, à Beyrouth – une sorte de retour de la mémoire perdue, qui fait tellement défaut là-bas ; exposition de tirages modernes qui se retrouvent ensuite chez l’habitant ; portraits d’inconnus en format affiche sur la place publique, une façon d’affronter la question de l’image dans des cultures (faussement) réputées récalcitrantes. Sur un autre plan, des formations de conservation et de traitement des images ont eu lieu à Chalon-sur-Saône, en collaboration avec les Archives nationales du Liban ou l’Institut français d’études arabes de Damas. Enfin et surtout, les résidences organisées dans ces pays pour trois artistes rompent avec les certitudes sécurisées des habituels échanges culturels. Le choix des artistes et des lieux ne donne pas dans la facilité : Ange Leccia en Syrie, Jean-Luc Moulène au Liban, Patrick Tosani en Palestine. L’exposition actuelle à Chalon dresse le bilan de ces années d’action, et ce n’est donc pas une “exposition de photos”, mais une exposition très bien accrochée d’art contemporain où sont interrogés les enjeux du contemporain en soi (les artistes ou les simples contemporains que nous sommes) dans le devenir de ces pays, dans l’élaboration des identités, anciennes ou actuelles. Dans trois autres petites salles documentaires (puisque l’appel revendiqué au document n’est pas innocent dans ce contexte artistique), sont confrontés les anciens du fonds du musée et les trois modernes, dans un dialogue réussi, qui évite le comparatisme ; histoire de créer le lien photographique et de commencer à poser la vraie question : qu’est-ce que photographier (en 1880, en 2001...) ? C’est bien de cela dont on se soucie dans l’espace principal où se télescopent sans dommages les travaux de Leccia (vidéos montées soigneusement en triptyque, avec une bande-son très travaillée), les photographies de Moulène (la ville et ses hommes, comme le militant Abou Baker ou le photographe Madani, les traces de l’histoire récente) et l’approche plus conceptuelle du “territoire” par Tosani. Les pièces de ce dernier sont les plus distantes de prime abord, mais on a l’impression de toucher quelque chose d’enfoui, comme avec ces grandes images de petites filles de face, leur habit rabattu en couronne autour de la tête comme un habitus enfin protecteur, et en même temps, dénégation du voile ; ou encore, ces petits paysages de villes vues à travers les arbres tortueux que les visiteurs de la Terre sainte gratifiaient du grand âge d’Abraham. Le vent de l’Histoire souffle dans toutes les perspectives de ces images du présent, leur évitant d’être épinglées comme des reliques ou des cartes postales.

LE GRAND TOUR, D’ALEXANDRIE À SAÁ?DA. DOCUMENTS D’ANGE LECCIA, JEAN-LUC MOULÈNE, PATRICK TOSANI

Jusqu’au 25 mai, Musée Nicéphore Niépce, 28 quai des Messageries, 71100 Chalon-sur-Saône, tél. 03 85 48 41 98, tlj sauf mardi 9h30-11h45, 14h-17h45 ; également RENÉ ZUBER. LA NOUVELLE OBJECTIVITÉ, jusqu’au 25 mai.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°170 du 2 mai 2003, avec le titre suivant : Grand Tour, allers-retours

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