Grand ménage de printemps chez Picasso

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 18 avril 2016

Après s’être longtemps exclusivement focalisées sur sa peinture, des institutions neuves explorent de nouveaux aspects de la création du maître, comme actuellement la sculpture au Musée Picasso-Paris ou les arts et traditions populaires au MuCEM.

Plus de 40 ans après sa disparition, Pablo Picasso (1881-1973) continue d’être une tête d’affiche qui fait rêver les musées. En 2016, on dénombre ainsi une vingtaine de monographies internationales. Si le chiffre est stable, on observe toutefois de nouveaux paradigmes. Des territoires longtemps laissés en friche s’invitent désormais sur les cimaises. Alors que tout semblait déjà avoir été exposé et glosé ad nauseam, certaines institutions prouvent qu’il reste des sujets à étudier. Le Musée national Picasso-Paris (MNPP) organise ainsi la première grande exposition de sculpture de son histoire, tandis que la Fondation Gianadda se focalise cet été sur les dernières années du maître, une période féconde qui fut pourtant durablement boudée par les historiens de l’art. Ce changement de braquet s’explique en partie par la difficulté croissante à orchestrer de grandes rétrospectives. « Il est presque impossible de proposer une rétrospective idéale de Picasso, car le prêt des œuvres les plus célèbres est très difficile à obtenir », confirme Bruno Gaudichon, directeur de La Piscine de Roubaix et co-commissaire, ce mois-ci, de l’exposition sur Picasso et les arts et traditions populaires au MuCEM : « Il est plus facile d’obtenir des pièces plus “modestes”, surtout lorsque l’on présente un propos neuf, cela séduit les prêteurs. »

Il serait pourtant injuste de vouloir réduire cette démarche à une motivation purement opportuniste. « En appliquant de nouvelles grilles de lecture à Picasso, on s’aperçoit que l’on n’a absolument pas fait le tour de sa production », poursuit Joséphine Matamoros, conservatrice honoraire et co-commissaire de l’exposition. Si l’on a épuisé les sujets classiques – les femmes, les périodes, le personnage –, il reste effectivement des continents à explorer. Touche-à-tout génial, Picasso a eu une carrière extraordinairement longue et kaléidoscopique. Si tout le monde connaît le peintre, qui sait qu’il a aussi travaillé dans l’orfèvrerie, le textile, la linogravure ou encore la céramique ? « Picasso, c’est environ 70 000 œuvres, estime Laurent Le Bon, président du MNPP. Ce qui est le plus fascinant, c’est justement cette profusion et cette diversité ; or cela n’a sans doute pas été assez montré par le passé. On s’est beaucoup focalisé sur la peinture. Des icônes comme Les Demoiselles d’Avignon ou Guernica ont un peu été des arbres qui ont caché la forêt. » De fait, la peinture a accaparé l’attention, reléguant le reste de l’œuvre dans l’ombre. Ces domaines négligés, tout comme l’étude matérielle et technique, stimulent en revanche les chercheurs. Un engouement qui se répercute dans des projets d’expositions qui essaient de dépoussiérer l’image de l’artiste en reconsidérant des facettes moins exploitées mais cruciales. Fait notable, ces nouvelles tendances émergent aussi là où l’on ne les attendrait pas, notamment dans des musées dont les beaux-arts ne sont pas la vocation première.

Picasso revu et corrigé par les musées du XXIe siècle
Plusieurs musées créés récemment tentent en effet d’apporter un nouveau regard. Leur positionnement singulier et leur approche décloisonnée les autorisent à l’aborder différemment, soit en réinterprétant ses œuvres célèbres sous un angle inédit, soit en mettant en exergue des corpus moins étudiés et exposés. En contrepartie, la présence du titan entre leurs murs sert leur visibilité car Picasso draine toujours les foules. Par exemple, « Picasso, horizon mythologique » aux Abattoirs de Toulouse a franchi l’hiver dernier les 100 000 visiteurs, un record pour l’établissement. Tandis que près de 120 000 personnes ont vu « Peintre d’objets/objets de peintre » en 2004 à La Piscine de Roubaix, demeurant ainsi la manifestation la plus fréquentée du musée. Le MuCEM a d’ailleurs fait appel aux commissaires de l’exposition de 2004, Joséphine Matamoros et Bruno Gaudichon, spécialistes de l’objet chez Picasso, pour dévoiler un pan méconnu : son rapport aux arts et traditions populaires, le noyau historique de l’institution marseillaise. Une proposition tout sauf gratuite, car Picasso a intensément collaboré avec de talentueux artisans : l’atelier Madoura pour la céramique, François Hugo pour l’orfèvrerie, Hidalgo Arnéra pour la linogravure, sans oublier Lionel Prejger pour la tôle découpée. Conscient du lien irrésistible entre Picasso et cet univers, le fondateur du Musée des arts et traditions populaires avait même exposé un pichet de l’artiste en regard de ses collections.

Pourtant, cette dimension a longtemps été occultée, notamment à cause du discrédit dont souffrait l’artisanat dans les musées d’art. « Il y a dix ans, il aurait été impensable de proposer une vaste exposition sur cette facette de sa carrière dans un musée national, avance Bruno Gaudichon. Or, quand on fait une manifestation comme “Picasso et les maîtres”, centrée sur l’influence des maîtres de l’histoire de l’art sur son œuvre, on ne traite en réalité que la moitié de la question. » « Pendant des années, il y a eu un monopole des historiens de l’art sur Picasso », observe quant à lui Jean-François Chougnet, président du MuCEM. « Je pense qu’un musée qui n’est pas polarisé sur les beaux-arts peut justement montrer d’autres aspects qui rendent compte de la diversité des inspirations et de la nature plurielle du travail d’un artiste. » La proposition du MuCEM entend décaler le point de vue sur un créateur ultraconnu, dont on pense à tort déjà tout savoir. C’est aussi une aubaine pour mettre en lumière une collection singulière et attirer des visiteurs qui ne viendraient pas spontanément. D’ailleurs, le chef de l’établissement ne s’en cache pas. « Il est important de trouver des passeurs, des artistes majeurs qui se sont nourris des arts et traditions populaires. C’est un tremplin pour que le public saisisse tout l’intérêt de ce type de collection. »

Relire le primitivisme
En 2017, le Musée du quai Branly proposera lui aussi une relecture stimulante de Picasso, à partir de la notion du primitivisme. L’établissement entend dépasser la vision purement formaliste qui prévaut de longue date dans l’analyse des rapports entre l’artiste et les arts non occidentaux, avec un angle d’attaque anthropologique. « Nous avons essayé d’établir les bases historiques précises entre Picasso et ces objets et la manière dont ils l’environnaient », explique Yves Le Fur, directeur des collections du musée et commissaire de l’exposition. La manifestation montrera notamment que, contrairement à une idée reçue, l’intérêt pour les arts d’Afrique et d’Océanie n’est pas limité à une courte période, l’invention du cubisme, mais qu’il irrigue toute sa carrière. Elle explore également des liens conceptuels originaux qui apportent un éclairage différent sur Picasso mais aussi sur les collections du Quai Branly. « Nous sommes un musée moderne dans sa manière de montrer de façon dynamique et inattendue les œuvres des autres cultures », rappelle son directeur. « Donc il est tout à fait normal que nous n’abordions pas Picasso comme le ferait un musée de beaux-arts, que l’on ose aborder d’autres dimensions que la seule analyse formaliste. »

Un « nouveau » Musée national Picasso-Paris
S’il se manifeste dans des lieux atypiques, le changement de ton vient aussi de là où on ne l’attendait plus, du MNPP. Son ouverture en 1985 a certes doté la France d’une des plus riches collections au monde, mais elle a aussi participé à figer l’image de l’artiste dans un parcours de visite quasi immuable. Transfiguré après d’importants travaux, l’établissement peut dorénavant présenter des expositions ambitieuses et repenser sa politique d’accrochage en le réactualisant régulièrement. L’exposition en cours sur la sculpture est révélatrice de ces évolutions. Au lieu d’aligner platement les chefs-d’œuvre, elle envisage cette pratique du point de vue du multiple en examinant les méthodes de travail. « Le public a souvent l’image d’un Picasso démiurge qui travaille seul, or, dans le cas de la sculpture, il est amené à collaborer et à déléguer à des fondeurs et même à d’autres artistes la réalisation de certaines parties », résume Cécile Godefroy, historienne de l’art et co-commissaire de l’exposition. « Nous voulions mettre à plat ces collaborations et révéler ces processus créatifs complexes. » Plus importante collection de sculptures de Picasso, le fonds du musée était peu valorisé auparavant. « Dans l’ancien parcours, il y avait une place quasiment fixe pour la sculpture : des niches, des renfoncements », explique Virginie Perdrisot, conservatrice au MNPP et co-commissaire de l’exposition : « Je pense que pendant longtemps on n’a pas osé la sortir des emplacements auxquels elle était assignée. »

Depuis la réouverture du musée en 2014, la sculpture est nettement plus présente, tout comme les archives qui étaient au cœur de la précédente exposition. « Chez Picasso, tout est démesuré, le nombre de pièces produites, mais aussi les archives », rappelle Virginie Perdrisot. « On se rend compte qu’il y a énormément d’inédits, beaucoup de choses à faire sortir de terre. » Les archives, soit 200 000 pièces qui restent encore massivement à valoriser, seront d’ailleurs au centre d’une prochaine manifestation : « Picasso 1932 ». « L’idée est de plonger archéologiquement dans une année de travail de Picasso en exploitant ses archives pour essayer de percer le mystère de la création », confie Laurent Le Bon. Le nouveau président du MNPP revendique clairement une stratégie d’exposition offensive qui permette de présenter différemment les œuvres maîtresses, tout en faisant fréquemment tourner les collections. « Je crois qu’aujourd’hui le grand danger d’un musée monographique, c’est de se transformer en mausolée. C’est pourquoi il faut un accrochage en mouvement qui incite le public à revenir, avec la promesse de découvrir toujours quelque chose de différent et de surprenant. » 

« Picasso, un génie sans piédestal »
Du 27 avril au 29 août 2016. MuCEM, 7, Promenade Robert Laffont, Marseille (13). Du mercredi au lundi de 11 h à 18 h, ouverture jusqu’à 19 h et nocturne le vendredi jusqu’à 22 h à partir du 2 mai, ouverture de 10 h à 20 h à partir du 4 juillet, fermé le mardi. Tarifs : 9,50 et 5 €. Commissaires : Joséphine Matamoros, Bruno Gaudichon, Émilie Girard. www.mucem.org

« Picasso, l’œuvre ultime. Hommage à Jacqueline »
Du 17 juin au 20 novembre 2016. Fondation Pierre Gianadda, rue du Forum 59, Martigny (Suisse). Tous les jours de 9 h à 19 h. Tarifs : 9 à 16,50 €. Commissaire : Jean-Louis Prat. www.gianadda.ch

« Picasso au Musée Soulages »
Du 11 juin au 25 septembre 2016. Musée Soulages, Jardin du Foirail, avenue Victor Hugo, Rodez (12). Tarifs : 9 et 5 €. Commissaires : Benoit Decron, Aurore Méchain et Amandine Meunier. musee-soulages.rodezagglo.fr

« Damien Deroubaix. Picasso et moi »
Du 20 février au 29 mai 2016. Mudam, 3, Park Dräi Eechelen, Luxembourg. Du mercredi au lundi de 11 h à 18 h, jusqu’à 20 h du mercredi au vendredi, fermé le mardi. Tarifs : 7 et 5 €. Commissaires : Enrico Lunghi, Émilie Bouvard. www.mudam.lu

« Damien Deroubaix. El Sueño »
Du 19 mars au 6 juin 2016. Musée national Pablo Picasso, La Guerre et la Paix, place de la Libération, Vallauris (06). Du mercredi au lundi de 10 h à 12 h 15 et de 14 h à 17 h, fermé le mardi. Tarifs : 5 et 2,5 €. Commissaire : Anne Dopffer. www.musees-nationaux-alpesmaritimes.fr/picasso

« Picasso.Sculptures »
Du 8 mars au 28 août 2016. Musée Picasso Paris, 5, rue de Thorigny, Paris-3e. Du mardi au dimanche de 11 h 30 à 18 h, ouverture dès 9 h 30 le week-end, fermé le lundi. Tarifs : 12,50 et 11 €. Commissaires : Virginie Perdrisot, Cécile Godefroy. www.museepicassoparis.fr

« Picasso Sculptures »
Du 25 octobre 2016 au 5 mars 2017. BOZAR, Palais des beaux-arts, Rue Ravenstein 23, Bruxelles (Belgique). www.bozar.be

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°690 du 1 mai 2016, avec le titre suivant : Grand ménage de printemps chez Picasso

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