Lundi 24 septembre 2018

Peinture

Garouste sur la route des mythes

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 1 septembre 2015 - 746 mots

Intrigante et pour une part autobiographique, l’œuvre du singulier Gérard Garouste tire sa force
de son grain de folie qui détonne dans le paysage artistique français actuel.

SAINT-PAUL-DE-VENCE - En programmant pour l’exposition d’été Gérard Garouste (né en 1946), la Fondation Maeght a fait un pari. Non pas qu’il s’agisse d’un artiste méconnu, loin de là ; depuis longtemps cette œuvre trouve sa place dans des galeries importantes en France et à l’étranger. Qui plus est, après une longue traversée du désert, la peinture en général a fait un retour dans les musées et même dans les centres d’art. Toutefois, la particularité des toiles de Garouste est d’ouvrir immédiatement un débat entre ses farouches amateurs et non moins farouches détracteurs. Les premiers considèrent que le geste pictural de l’artiste renoue avec la tradition de cette technique tout en lui donnant un nouveau souffle. Les seconds y voient une peinture classique avec un retour à la narration.

Il faut dire qu’en déclarant : « ma peinture est un alibi pour un sujet », Garouste ne facilite pas sa « défense ». Cette affirmation s’accorde mal avec les diktats de la modernité pour laquelle, au contraire, le sujet est un prétexte pour la peinture.

Cependant, il suffit de regarder cette œuvre pour constater qu’il s’agit d’un malentendu, car Garouste ne fait pas un retour à la peinture, mais un retour sur la peinture elle-même. Ou, plus précisément sur la narration. De fait, cette œuvre ne raconte pas des histoires, mais propose plutôt des fables décomposées, « hachées », qui rejettent toute linéarité. Plus qu’à la période classique, ce travail fait penser au maniérisme, à ses incertitudes et à ses bizarreries.

Sans doute, les thèmes de l’artiste (L’Ancien Testament, le mysticisme juif, la mythologie) peuvent désorienter le spectateur. De même, la lecture des exégètes du peintre donne souvent l’impression que pour pouvoir jouir de cette œuvre, des connaissances livresques sont indispensables.

La peinture des préoccupations humaines
Mais, en réalité, si l’œuvre est chargée de connotations culturelles, elle évite toute illustration et surtout, elle garde une puissance picturale impressionnante. La peinture de Garouste, outre les mythes bibliques, traite également les grands récits (Don Quichotte, La Divine Comédie). En court-circuitant ces récits plus ou moins fictifs, le peintre invente un univers imaginaire. Toutes ces histoires ont en commun la volonté de s’attaquer aux problèmes universels qui traversent toutes les cultures. Ceux-ci sont peu nombreux : le chaos initial et la tentative des dieux ou des hommes de le contrôler, l’indifférenciation entre les genres au moment de la Genèse, la violence et la sexualité, le rationnel et l’irrationnel. Autrement dit, les préoccupations humaines.

À travers le parcours de l’exposition surgissent ces différents thèmes, plus ou moins regroupés. « Gérard Garouste, écrit Olivier Kaeppelin dans l’introduction du catalogue, fait vivre les espaces qu’il peint, par des dynamiques opposées, issues de la diversité des sources d’énergie utilisées dans ses tableaux – arbres, animaux, hommes ou femmes. » Tension qui fait naître des figures distordues, vrillées sur elles-mêmes et dont les mains forment des gestes déroutants, non fonctionnels, parfois incompréhensibles, résistant à toute codification (Le Vol du fou, 2003 ou Le Lièvre et la Tortue à l’envers, 2013). Jeu de mains qui devient inquiétant quand l’artiste exprime une violence enfouie (mal assumée ?) avec d’étranges scènes d’« auto-cannibalisme », où il dévore son bras (Le Pacte, 2011).

Autobiographie
Ailleurs, les personnages de Garouste sont décomposés, fragmentés, sans que pour autant le corps n’éclate entièrement. La transformation de ces figures se fait avant tout à travers le procédé de la métamorphose pratiquée par le peintre. Collages ou hybrides, les êtres humains fusionnent ou s’accouplent avec les animaux (un chien, un âne), une manière déguisée de faire sortir la part de bestialité cachée (Épaule fils d’âne, 2005). Quant à la sexualité « conventionnelle », elle se situe plutôt du côté du voyeurisme, la vision se substituant à la tactilité (Dina, 2005).

On le sait, l’œuvre de Garouste a également une part autobiographique, essentiellement ses rapports avec son père, collaborateur et antisémite. Ainsi, ses scènes de famille, des saynètes grotesques et inquiétantes, reflètent les traumas et la dépression qui le guettent. Mais c’est peut-être ce « grain de folie » qui donne à cette production picturale toute sa force. Pas toujours, car l’artiste fait partie de ceux qui prennent des risques. Ainsi, parfois, ses toiles frôlent le décoratif, le kitsch même. C’est le prix à payer quand on est un créateur hors-norme.

GÉRARD GAROUSTE

Commissaire : Olivier Kaeppelin
Œuvres : 80

GÉRARD GAROUSTE EN CHEMIN, jusqu’au 29 novembre, Fondation Maeght, 06570 Saint-Paul-de-Vence, tél. 04 93 32 81 63, www.fondation-maeght.com, tlj 10h-19h, entrée 15 €. Catalogue, coéd. Flammarion/Fondation Maeght, 204 p., 39,90 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°440 du 4 septembre 2015, avec le titre suivant : Garouste sur la route des mythes

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