Vendredi 16 novembre 2018

Eternels esclaves

Les chaouabtis au Musée du Louvre

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 21 mars 2003 - 771 mots

Persuadés de devoir exécuter des corvées agricoles une fois passés dans l’Au-delà, les Égyptiens imaginèrent, à la fin du Moyen Empire (1500 avant J.-C), sous la forme de figurines, des “serviteurs funéraires”? capables de travailler à leur place. Retrouvées dans nombre de tombeaux, ces statuettes aux vertus magiques sont aujourd’hui à l’honneur au Musée du Louvre, à Paris. Sobre et soigné, le parcours dévoile un nouvel aspect des rites mortuaires de l’Égypte ancienne.

PARIS - D’étranges petites figurines momiformes, pourvues d’outils agricoles, ont élu demeure dans les salles d’expositions temporaires du Musée du Louvre. Nommées successivement chaouabtis, chabtis ou ouchebtis, ces statuettes étaient déposées dans les tombeaux de l’Égypte ancienne pour exécuter à la place du défunt toutes les corvées obligatoires dans l’Au-delà. Apparues à la fin du Moyen Empire (1500 avant J.-C.) et utilisées jusqu’à l’époque ptolémaïque (vers 332 avant J.-C.), elles portent le plus souvent l’inscription du chapitre VI du Livre pour sortir le jour (“Livre des Morts”). Gravé, peint, parfois illustré, ce texte, écrit en hiéroglyphe, donne le mode d’emploi du chaouabti : “Ô serviteur. Si l’on réquisitionne N [nom du défunt] pour effectuer tous les travaux qui sont à faire dans le monde des morts à titre de corvée, ce sera à toi d’en assumer la charge, pour cultiver les champs, irriguer les rives [...]. Si on appelle, à tout moment pour servir, me voici, diras-tu là.”
Le musée a décidé de mettre en lumière ces témoins particuliers des pratiques funéraires de l’Égypte pharaonique, à travers quelque 800 pièces provenant essentiellement du fonds des Antiquités égyptiennes, dont 80 % sommeillaient dans les réserves. “Le recours aux suppléants magiques méritait d’être présenté au même titre que les sempiternels propos sur la momification, note le commissaire Jean-Luc Bovot. Le propos de cette exposition est justement de rendre accessible à tous la connaissance de ces ‘serviteurs funéraires’, jusque-là réservés à un petit nombre de spécialistes.” Le premier volume du catalogue scientifique concernant les chaouabtis royaux et princiers devrait d’ailleurs être publié sous peu. Tout a été mis en œuvre pour rendre attrayant un parcours très pédagogique : une disposition des statuettes sur différents étages ; des miroirs placés derrière elles de manière à montrer l’envers des décors ; des cimaises de couleur rouille faisant ressortir les teintes – particulièrement pour les chaouabtis de couleur turquoise –, le tout enrichi de divers objets apportant des informations complémentaires, tels les modèles miniatures d’instruments agraires ou la “Tablette Rogers”, relative aux serviteurs de la prêtresse Nesykhonsou.

Une grande variété de formes
Si au début du Nouvel Empire le défunt n’emporte avec lui qu’une ou deux statuettes, l’usage va être modifié au cours du temps : Thoutmosis III dispose d’une dizaine de spécimens, Aménophis II de près de 90, et Akhenaton de plus de 200. En 1922, dans la tombe quasi intacte de Toutânkhamon, sont découvertes 471 figurines. Les serviteurs sont alors organisés en une véritable troupe avec des chefs, chacun d’entre eux dirigeant une section de dix ouvriers. Constituée de deux ensembles datant sensiblement de la même période (XXVIe dynastie, de 664 à 323 avant notre ère), une troupe de 401 statuettes – 365 serviteurs (un pour chaque jour de l’année) et leurs chefs d’équipe –, a pu être assemblée pour l’occasion. Le montage de ce magnifique ensemble, véritable armée de momies en marche, a demandé aux ateliers du musée plus de deux mois de travail : chaque statuette a été mesurée, et un emplacement lui a été attribué en fonction de sa taille. Derrière les vitrines, les serviteurs se suivent et ne ressemblent pas, mais révèlent plutôt une grande variété de formes, d’attributs et de postures. Certains prennent même des apparences inhabituelles comme le Gisant anonyme (XIXe-XXe dynastie), couché sur un lit funéraire, ou le Chaouabtis d’Apis (XIXe dynastie), affublé d’une tête de taureau, à l’effigie des taureaux sacrés du Serapeum. Le serviteur peut encore broyer du grain dans une attitude très particulière, devenant le Chaouabtis meunier de Ptahmès (XVIIIe dynastie). Les serviteurs funéraires des pharaons sont parfois de véritables statues. Il en est ainsi du Chaouabtis de Ramsès IV (1153-1147 av. J.-C.), dont le modelé délicat et la riche polychromie attestent d’une qualité artistique indéniable. Paré pour la corvée, avec ses deux houes et, sur les jambes, le chapitre adéquat du Livre pour sortir le jour, il promet toujours : “Si on appelle, à tout moment pour servir, me voici, diras-tu là.”

CHAOUABTIS – DES TRAVAILLEURS PHARAONIQUES POUR L’ÉTERNITÉ

Jusqu’au 30 juin, Musée du Louvre, Paris, tél. 01 40 20 51 51, www.louvre.fr, tlj sauf mardi, 9h-17h30 et 21h30 le mercredi. Catalogue-dossier, 104 p., 25 euros ; catalogue raisonné, éditions RMN, 560 p.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°167 du 21 mars 2003, avec le titre suivant : Eternels esclaves

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