Dimanche 15 décembre 2019

Art contemporain

ART MODERNE

Etel Adnan, le modernisme face aux soubresauts de l’Histoire

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 28 novembre 2019 - 817 mots

VILLENEUVE-D'ASCQ

Le LaM de Villeneuve d’Ascq dresse le portrait d’une femme dont la trajectoire incarne les avant-gardes du XXe siècle, des deux côtés de l’Atlantique et de la Méditerrannée.

Villeneuve d’Ascq. Face à l’incendie de la ville de Smyrne (1922), des familles entassées sur des barques contemplent la fin de l’Empire ottoman. Cette archive muette, extraite d’un film de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, rappelle combien les origines familiales d’Etel Adnan (née en 1925, à Beyrouth) s’entrecroisent avec l’histoire du Moyen-Orient. Un père officier de l’armée ottomane et une mère grecque de Smyrne réfugiés au Liban, une éducation francophone, des études à Paris, puis en Californie : la vie et l’œuvre de l’artiste épousent les crises politiques du XXe siècle.

À l’image du film dans lequel apparaît l’archive en question, la trajectoire d’Etel Adnan opère des allers-retours constants entre Orient et Occident, à travers les grands mouvements intellectuels. Pour Sébastien Delot, commissaire de l’exposition et directeur du LaM (Lille Métropole-Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut), l’aspect intellectuel de cette œuvre est encore méconnu : « Son œuvre a été redécouverte en 2012, puis très médiatisée, mais c’était surtout l’œuvre plastique », explique-t-il, en précisant qu’il a été commissaire de deux manifestations consacrées à Etel Adnan auparavant. L’actuelle exposition met bien en lumière l’importance de la poésie et de l’écriture dans le cheminement de l’artiste, avec des livres leporellos (en accordéon), des dessins à l’encre et des poèmes ; des liens se tissent entre écriture, calligraphie, dessin et langage pictural. Lors de son séjour à Paris vers 1950, elle croise les œuvres de Nicolas de Staël, Vassily Kandinsky et Paul Klee, autant d’influences visibles dans ses premiers tableaux où dominent de grands aplats de couleurs vives.

C’est cependant l’esthétique et la philosophie qui attirent la jeune femme à cette époque, car elle est « marquée par les cours de Gaston Bachelard à la Sorbonne », selon le commisaire d’exposition Grégoire Prangé, assistant de Sébastien Delot. Lorsqu’elle part en Californie, elle s’inscrit à Berkeley en esthétique et continue ses études à Harvard où elle obtient un doctorat. À la même période, elle écrit des poèmes pour la nouvelle revue libanaise Shi’r, créée en 1957 : l’artiste mène de front une œuvre littéraire et une œuvre artistique, à cheval entre le Liban et les États-Unis. Pour Sébastien Delot, c’est une caractéristique de son parcours où « le texte devient image et inversement, dans un rapport sensible à l’écriture ».

L’arabe, une langue graphique

Revenue au Liban en 1970, Etel Adnan continue ses recherches artistiques tout en jonglant entre les langues et, fait notable, en entretenant des relations complexes avec la langue arabe, qu’elle maîtrise mal de son propre aveu. Grégoire Prangé rappelle qu’elle disait vouloir « peindre l’arabe », plutôt que l’écrire ou le parler, conservant un rapport graphique à la langue. L’influence de la calligraphie arabe se fait d’ailleurs sentir dans plusieurs dessins et leporellos exposés.

Vivant entre Paris, la Californie et le Liban, elle écrit surtout en français et en anglais. Mais sa relation au français s’est aussi trouvée contrariée, à partir de la guerre d’Algérie, le français devenant pour l’artiste symbole de l’oppression coloniale. Ce qui ne l’empêchera pas d’écrire plus tard des romans en français qui seront traduits en anglais. Toujours ces allers-retours entre les langues et les pays…

Après sa rencontre décisive avec Simone Fattal en 1972, Etel Adnan quitte Beyrouth pour la Californie en raison de la guerre civile libanaise (1975-1990). Simone Fattal, devenue sa compagne de vie, fonde avec elle les éditions Post-Apollo Press, en 1982, consacrées surtout à la poésie. Pour Sébastien Delot, c’est « une maison d’édition pointue pour l’époque, qui représente des auteurs de plusieurs nationalités ». Un grand mur tapissé d’un planisphère où sont fixés des livres de Post-Apollo Press permet de saisir le réseau intellectuel tissé par les deux femmes pendant près de trente ans, de la poétesse libanaise Joyce Mansour à Marguerite Duras : un réseau mondialisé.

Cette relation amoureuse et intellectuelle hors norme irrigue d’ailleurs l’ensemble de l’exposition, même si le commissaire précise avoir voulu éviter « un rapport biographique [entre les œuvres] et privilégier un rapport sensible ». Car Simone Fattal est non seulement éditrice, mais aussi sculptrice ; elle crée des statues primitives en grès cuit à grand feu depuis les années 1990. Ces statues étranges semblent fuir la figuration là où les dessins et tapisseries d’Etel Adnan l’effleurent dans des motifs végétaux. Depuis 2012, Etel Adnan confectionne, en effet, des tapisseries en souvenir des tapis orientaux de son enfance, opérant un ultime déplacement de son œuvre vers les arts appliqués.

L’importance de l’œuvre d’Etel Adnan aujourd’hui ne fait pas débat, d’autant que, comme le souligne le commissaire, elle constitue « un pont entre l’Orient et l’Occident à un moment où les choses sont fragmentées et atomisées ». Il ajoute que « le musée est un territoire d’engagement, qui doit montrer que des histoires apparemment lointaines comme celles-ci ont des résonances sur nos vies, comme un effet papillon ».

Le monde n’est pas nécessairement un empire,
jusqu’au 15 décembre, au LaM, 1 allée du Musée, 59650 Villeneuve d’Ascq.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°534 du 29 novembre 2019, avec le titre suivant : Etel Adnan, le modernisme face aux soubresauts de l’Histoire

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