Vendredi 19 octobre 2018

Et in Arcadia ego

Claude Lorrain et son univers mythologique à Épinal

Le Journal des Arts

Le 25 mai 2001 - 529 mots

Maître incontesté du paysage, Claude Lorrain (1600-1682) a entretenu un dialogue continu avec les figures de la mythologie. Plus qu’un simple accessoire, la présence de la Fable invite à une lecture à plusieurs degrés de toiles apparemment si limpides. Démonstration à Épinal avec une vingtaine d’œuvres.

ÉPINAL - Peut-on aujourd’hui imaginer l’univers d’Ovide et des poètes de l’Antiquité autrement qu’à travers les paysages idéaux, empreints d’une “calme grandeur”, de Claude Lorrain et de ses pairs ? Si, à la différence de Dominiquin ou Poussin, Claude est considéré uniquement comme un paysagiste, son œuvre entretient des liens intimes avec la mythologie, une inspiration essentielle, cultivée tout au long de sa carrière, qui représente plus du quart de ses toiles. Une vingtaine d’œuvres – venues pour beaucoup de l’étranger et choisies par l’historien de l’art Jean-Claude Boyer, commissaire de cette exposition – illustrent à Épinal, non loin de son lieu de naissance, ce parti mythologique. Celui-ci pourrait paraître artificiel, tant les paysages de Claude semblent peuplés indifféremment de nymphes et de paysans, de dieux et de rois ou encore de personnages bibliques. Pourtant, la lecture personnelle qu’il donne de la Fable entre en résonance directe avec l’atmosphère arcadienne de son univers, dont toute violence, toute passion excessive semblent bannies. De manière significative, son interprétation pacifiée des mésaventures de Céphale et Procris ou d’Acis et Galatée ignore la menace d’un destin funeste qui pèse sur les héros. De la même manière, l’Enlèvement d’Europe – un thème que l’on rencontre par deux fois dans l’exposition – est traité de façon inhabituelle, plutôt paisible. En l’espèce, Claude a choisi, de préférence au rapt, un moment rarement représenté, celui où Europe joue en toute innocence avec ses compagnes et l’inoffensif taureau, dissimulant le voluptueux Jupiter. Pour ce thème comme pour les autres, à chaque reprise, il se tiendra au schéma iconographique mis au point lors de la première version, tout en variant les solutions plastiques.

À l’instar de la première toile présentée, Paysage avec un port et une scène d’embarquement, ou encore de la Marine avec Ésaque et Hespérie, les exégètes se perdent encore en conjectures sur l’iconographie de nombreux tableaux, et l’apparente simplicité de la composition cache souvent de savantes allusions. Ainsi, dans le Parnasse, apparaît à l’arrière-plan le mont Soracte qui, dans l’Antiquité, était dédié à Apollon. Comme le note Emmanuel Bury dans le catalogue, Lorrain sait “trouver le juste équilibre entre la mémoire culturelle sollicitée par l’allusion mythologique et l’immédiateté du sentiment provoqué par l’ensemble du ‘signe’ pictural, lumière, couleur, équilibre des masses : une lecture à double détente est indispensable, qui va de l’effet produit par l’ensemble à une compréhension plus profonde de la signification, celle qui exige l’examen du détail”. La fréquentation quotidienne des vestiges de l’Antiquité, évoquée par un dessin de la Fontaine Égérie qui montre deux hommes attablés dans un édifice à demi ruiné, aide Claude à soigner ce détail pour mieux redonner vie à un mythique Âge d’or.

- CLAUDE LE LORRAIN ET LE MONDE DES DIEUX, jusqu’au 20 août, Musée départemental d’art ancien et contemporain, 1 place Lagarde, 88000 Épinal, tél. 03 29 82 20 33, tlj sauf mardi 10h-18h. Catalogue, RMN, 112 p., 200 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°128 du 25 mai 2001, avec le titre suivant : Et in Arcadia ego

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