Samedi 17 novembre 2018

Esquisses d’argile, de Pigalle à Canova

Le Journal des Arts

Le 26 septembre 2003 - 674 mots

À travers 140 œuvres de sculpteurs français mais aussi allemands, italiens et suédois, le Musée du Louvre offre un panorama de la petite sculpture en terre cuite au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. Très didactique, l’exposition permet de redécouvrir toutes les variations offertes par ce matériau, qui suscita un véritable engouement à l’époque néoclassique.

 PARIS - “On n’insistera point sur l’excellence des modèles en terre cuite. Des yeux fins et éclairés y découvrent tout l’esprit du maître ; cet esprit créateur, ce feu étincelant et tout divin qui émane de l’âme, et que l’instant de la réflexion est si prêt d’éteindre et de faire disparaître”, écrivait le collectionneur et graveur Jean-Pierre Mariette en 1750. À l’instar de nombreux amateurs de l’époque, ce grand collectionneur de dessins et sculptures se passionna pour les esquisses en terre, fragiles témoignages du premier élan créateur, des recherches et des tâtonnements de l’artiste. La généralisation de cet engouement, qui se poursuivit jusque dans les années 1840, fait l’objet d’une exposition très didactique au Musée du Louvre. Confrontant 140 œuvres d’artistes de toute l’Europe – Clodion, Jean-Antoine Houdon et Augustin Pajou en France, Antonio Canova en Italie, Johann Heinrich Dannecker et Johann Gottfried Schadow en Allemagne, Johann Tobias Sergel en Suède –, celle-ci décline en cinq sections les méthodes et les sujets adoptés par les sculpteurs.
Guidé dans sa déambulation par des panneaux explicatifs et des cartels détaillés des objets, le visiteur est tout d’abord initié aux secrets de fabrication des esquisses, modèles préparatoires et réductions. En terre crue ou peu cuite, et donc d’une extrême fragilité, les premières ont survécu par miracle aux outrages du temps. Mais pas toujours sans dommage, comme en témoigne la Jeune harpiste de François Chinard, condamnée à jouer sans bras de son instrument. Terres cuites achevées, les modèles étaient souvent destinés à être agrandis et transcrits dans un autre matériau. Certains conservent des points de report, telle La Foi d’Innocenzo Spinazzi. Mais, parallèlement à ces œuvres d’atelier, nombre de sculptures étaient réalisées pour elles-mêmes, comme la Vestale strictement drapée de Joseph Charles Marin, ou l’Ariane très dévêtue de Pajou. De petites dimensions et très finement exécutées, ces statuettes étaient destinées aux cabinets d’amateurs tel celui d’Ange Laurent La Live de Jully, qui fut l’un des premiers à collectionner les terres cuites.
Après avoir évoqué la formation du sculpteur à travers divers travaux académiques (esquisse et réduction de Persée délivrant Andromède par Chinard) et pièces influencées par l’Antiquité (Minerve par Clodion), l’exposition met en lumière la genèse et les enjeux esthétiques d’œuvres plus complexes  : le monument, le bas-relief et le groupe. On admire tout particulièrement le Projet d’un monument à Bayard par Chinard, qui accorde dès l’origine une grande importance au piédestal, et, du même sculpteur, La Liberté couronnant le peuple français. Du côté des groupes se distingue la composition magistralement équilibrée et modelée, toute en rondeurs, du Suédois Sergel, Centaure enlaçant une bacchante. Le parcours se poursuit dans ce registre léger et sensuel, au gré des amours des dieux mis en scène par Clodion, Philippe-Laurent Roland ou Johann Heinrich Dannecker (L’Amour et Psyché), avant de retrouver sa gravité en présentant tour à tour héros (l’Achille de Schadow) et grands hommes (le Voltaire nu de Pigalle). Enfin, l’art funéraire et la sculpture de genre n’ont pas été oubliés, comme l’illustrent plusieurs figures de pleureuses – cette allégorie de la douleur se substitue à l’époque à la représentation du défunt – et scènes inspirées de la vie quotidienne. Le parcours s’achève sur une série de représentations religieuses, parmi lesquelles la Vierge debout, chef-d’œuvre de grâce et de sobriété signé Antonio Canova.

L’ESPRIT CRÉATEUR DE PIGALLE À CANOVA, TERRES CUITES EUROPÉENNES, 1740-1840

Jusqu’au 5 janvier 2004, Musée du Louvre, hall Napoléon, 75001 Paris, tél. 01 40 20 51 51, tlj sauf mardi, le 11 novembre et le 25 décembre, 9h-17h30, et jusqu’à 21h30 les lundi et mercredi. L’exposition sera ensuite présentée au Metropolitan Museum of Art de New York (28 janvier-28 avril) et au Nationalmuseum de Stockholm (12 mai-29 août). Catalogue éd. RMN, 335 p., 52 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°177 du 26 septembre 2003, avec le titre suivant : Esquisses d’argile, de Pigalle à Canova

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