Vivant-Denon, au service de l’Empereur

Entretien avec Pierre Rosenberg

Pour Pierre Rosenberg, le Musée du Louvre se devait de rendre hommage à l’un de ses fondateurs

Le Journal des Arts

Le 22 octobre 1999

« Il a touché à tout, et il n’est le premier dans aucun domaine, sauf au Musée Napoléon ». Ainsi Pierre Rosenberg juge-t-il Dominique Vivant-Denon (1747-1825). L’ambitieuse exposition du Musée du Louvre, évoquant à la fois l’artiste et l’écrivain, l’homme de musée et le collectionneur, pourrait réparer cette injustice. Près de six cents œuvres (tableaux, dessins, gravures, antiques, sculptures, médailles, manuscrits), réparties dans les trois espaces d’exposition du Louvre, ont été réunies sous la direction d’un aréopage d’universitaires et de conservateurs, mené par Marie-Anne Dupuy. Pierre Rosenberg, président-directeur du Louvre, a accepté d’évoquer les multiples visages de son lointain prédécesseur.

L’exposition s’étend sur les trois espaces d’exposition du musée.
Nous voudrions donner aux visiteurs l’envie de se promener dans le musée pour voir les traces que Denon y a laissées. Il a été difficile de bâtir l’exposition de manière cohérente ; nous avons mis beaucoup de temps avant de trouver l’articulation entre les trois espaces : l’un pour le collectionneur, l’autre pour l’artiste, le dernier consacré au Musée Napoléon, ou plutôt à Denon sous l’Empire, c’est-à-dire à sa double fonction de directeur du musée et de directeur des Arts (patron de Sèvres, de la Monnaie, organisateur des Salons...).

Denon peut-il être considéré comme le fondateur du Louvre par son ambition de créer un musée encyclopédique de l’art européen, également ouvert aux autres civilisations antiques ? Est-il le premier à formuler et à mettre en œuvre ce projet ?
Certainement, et il est juste que nous lui rendions hommage. C’est un nouveau type d’exposition. Peut-être les grandes monographies ont-elles fait leur temps et faut-il réfléchir à une nouvelle façon de cultiver le public et de lui faire plaisir. J’espère d’autres expositions sur les grandes figures qui ont permis au Louvre de se constituer, les grands surintendants du XVIIIe siècle, les grands directeurs… Les musées sont devenus si populaires qu’il faut s’interroger sur les raisons de ce succès et sur la façon dont ils se sont constitués. L’histoire de l’art est passionnante, mais celle des musées et du goût également. Toutefois, il est difficile de mélanger dans une exposition les documents et les œuvres d’art, de demander au visiteur l’effort de lire et de regarder, et de ne pas se laisser aller complètement à la contemplation.

Comme “Les Bronzes de la Couronne”, “Vivant-Denon” s’inscrit dans le désir de mieux faire connaître l’histoire du musée et de ses collections.
Oui, mais pas seulement, parce que Denon dépasse le musée. C’est un personnage hors mesure, qui a été un écrivain, un graveur, un grand collectionneur, etc. En conséquence, il a fallu évoquer aussi cet aspect de son activité.

Comment jugez-vous l’artiste qu’il a été avant d’occuper des fonctions officielles auprès de Bonaparte ?
C’est un bon dessinateur, un bon graveur. Il a toujours été intéressé à la fois par les nouvelles techniques – vous savez le rôle qu’il a joué dans l’introduction de la lithographie en France –, et par les graveurs du passé, non seulement parce qu’il les a collectionnés mais parce qu’il en a fait des pastiches. Cette attention au passé l’a peut-être stérilisé, il aurait pu être plus inventif. Et puis c’était un bon écrivain, même dans la correspondance administrative [celle-ci fait d’ailleurs l’objet d’une publication].

A-t-il abordé la gravure en dilettante ?
Pas du tout. Son corpus de gravures est considérable, on en a recensé des centaines. Nous avons acheté récemment les cuivres de ses gravures érotiques. Mais il a toujours fait plusieurs choses à la fois.

La grande rencontre de sa vie, c’est Bonaparte. Quelle influence Denon a-t-il eu sur lui dans la mise en œuvre du grand dessein qu’est le Musée Napoléon ?
C’est difficile à savoir. Napoléon lui a fait une confiance absolue, même s’il a hésité avant de le choisir. Ils avaient passé dix-huit mois ensemble en Égypte. C’est à ce moment qu’il a jugé l’homme, qu’il a trouvé celui qui se mettrait au service de sa propagande. Au sens le plus varié du terme : dans la multiplication des images de l’Empereur, dans la création d’un style Empire et dans la commande d’œuvres aux meilleurs artistes pour glorifier l’Empereur.

L’idée de créer un musée avec les chefs-d’œuvre “empruntés” aux autres pays européens a-t-elle été conçue par le Directoire ?
C’est une idée plus ancienne. Les conquêtes ont permis de mettre l’Europe au service de cette idée, de faire du Louvre un musée encyclopédique dans deux domaines, la sculpture antique et la peinture. Paris, capitale de l’Europe ; le Louvre, capitale des musées européens. Après la chute de l’Empereur, les œuvres ont été restituées. Mais le premier Congrès de Vienne, avant le retour de Napoléon de l’île d’Elbe, avait décidé de ne pas toucher au Louvre, car on oublie toujours que cette réunion de chefs-d’œuvre de l’Europe ne se faisait pas au détriment de musées mais de collections privées. Le Louvre a permis au public de voir ces œuvres autrefois conservées dans des collections particulières, princières essentiellement. On doit critiquer la récolte brutale faite dans l’Europe entière par Denon, mais il ne faut pas sous-estimer l’ambition du musée.

Mais la saisie la plus spectaculaire a toutefois été celle des antiques du Musée du Vatican, pourtant accessible au public.
C’est vrai, mais les Raphaël pris au Vatican ont été sauvés par leur transport au Louvre, dans la mesure où ils ont été rentoilés, voire transposés. Du point de vue de la restauration, les techniques à Paris étaient en avance sur celles du reste de l’Europe.

La sélection opérée dans les collections princières et ecclésiastiques s’inscrit dans la droite ligne de l’historiographie traditionnelle, telle qu’elle s’était développée depuis Vasari.
C’est un choix sans originalité de ce que l’on considérait à l’époque comme des chefs-d’œuvre. Ils ont pris les “trois étoiles”. Il y avait quand même un parti un peu plus intéressant, qui consiste à essayer de tracer une histoire de la peinture aussi complète que possible. Ce que Denon a fait dans les dernières années de son directorat pour les Primitifs italiens était au contraire très audacieux. Ceux-ci étaient encore méprisés, jugés comme secondaires. Considérer la présence des Primitifs venus de Gênes ou de Sienne indispensable à toute histoire de l’art était une idée assez audacieuse.

Dans le musée, Denon choisit un accrochage chronologique et par écoles.
Cela n’est pas tout à fait nouveau mais n’avait jamais été mis en œuvre avec cette exhaustivité. Il y a toujours, dans les créations de l’Empire, la concrétisation des idées rationnelles ou rationalistes de l’Encyclopédie : séduire et instruire, d’où la chronologie, etc.

Le Musée Napoléon avait d’ailleurs rencontré un grand succès public.
Absolument, toute l’Europe y venait. Au moment où il est démantelé, après Waterloo, les sentiments sont plus partagés qu’on pourrait le croire. Bien sûr, les pays vainqueurs récupèrent leurs œuvres, mais beaucoup voient le Musée Napoléon disparaître avec regret. Car ils se rendaient compte qu’il avait été un instrument d’instruction et de compréhension de l’histoire de l’art du passé.

Au contraire du Musée Napoléon, la collection personnelle de Denon était très éclectique.
Elle faisait preuve d’une ouverture d’esprit, d’une hardiesse de goût très étonnantes. Il possédait des œuvres qui, à l’époque, n’étaient pas du tout à la mode.

Il y avait même des sculptures venues d’Océanie, dans le droit fil des cabinets de curiosités.
Oui, mais ce n’est pas cet aspect-là qui l’intéressait. Pour Denon, il y avait d’autres civilisations, qui avaient créé d’autres formes d’art, qu’il fallait connaître. Ce n’était pas l’esprit des Wunderkammern, mais l’étude rationnelle, scientifique, d’autres civilisations, au fond aussi respectables que la nôtre. En Égypte ou ailleurs, on sent un homme qui essaye de se convaincre qu’il n’y a pas que l’art occidental.

Son séjour en Égypte a-t-il été déterminant dans cette ouverture aux autres civilisations ?
Je ne saurais dire. S’il a vu peu d’œuvres là-bas, elles ont suffi à le convaincre que Rome et la Grèce n’étaient pas seules.

Pourquoi, finalement, n’est-il pas mieux connu aujourd’hui ?
Il a commis plusieurs bêtises. D’une part, il s’est intéressé à trop de choses et ne s’est spécialisé dans aucune. C’est un bon graveur, mais il y en a de meilleurs ; c’est un bon dessinateur, mais il y en a d’autres. Il a un peu raté sa carrière de diplomate. Il a touché à tout, et il n’est le premier dans aucun domaine, sauf au Musée Napoléon. D’autre part, il n’a pas écrit de mémoires, à la différence de Casanova, son contemporain. Le Vénitien ne s’est préoccupé que d’une seule chose, les femmes, et d’écrire ses mémoires. Et il est plus célèbre que Denon. Celui-ci s’est dispersé. Pourtant, sa vie regorge d’anecdotes : il est, par exemple, aux obsèques de Haydn avec Stendhal à Vienne. En définitive, la constance paye, ou plutôt la monomanie. Je crois qu’après l’exposition, on pourra vraiment commencer à travailler sur Denon. Il y a une question, notamment, qu’il faudrait éclaircir : s’il y a un style Empire, qui en est le père ? Denon ou les architectes Percier et Fontaine ?

DOMINIQUE VIVANT-DENON, L’ŒIL DE NAPOLÉON

23 octobre-17 janvier, Musée du Louvre, Palais du Louvre, 75001 Paris, tél. 01 40 20 51 51, tlj sauf mardi 9h-17h45, lundi et mercredi jusqu’à 21h45. Catalogue, sous la direction de Marie-Anne Dupuy, RMN, 440 p., 730 ill., 390 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°91 du 22 octobre 1999, avec le titre suivant : Entretien avec Pierre Rosenberg

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