Mardi 22 septembre 2020

Paroles d’artiste

Emmanuel Lagarrigue : « Transformer une chose en une autre »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 12 avril 2016 - 697 mots

À la galerie Dilecta, à Paris, Emmanuel Lagarrigue (né en 1972) regroupe un corpus d’œuvres inspirées par l’écriture radicale de la romancière Hélène Bessette (1918-2000).

Pourquoi vous être lancé dans un vaste travail centré sur l’écriture et la figure d’Hélène Bessette ?
Je travaille depuis mes débuts en rapport avec l’écriture, principalement la littérature, autour de nombreux écrivains. J’ai rencontré l’écriture d’Hélène Bessette il y a quatre ou cinq ans par le théâtre et j’ai eu un vrai coup de cœur sur un texte que j’ai entendu dire. Souvent, lorsqu’un texte me reste en tête, je cherche une manière d’en faire quelque chose car l’un des moteurs de mon travail est de transformer une chose en une autre, d’emmener un élément d’un domaine, par exemple la littérature, dans un autre domaine, que ce soit la sculpture, l’image… J’ai donc commencé par un texte de Bessette intitulé Le Bonheur de la nuit [éd. Léo Scheer, 2006], qui a donné naissance à deux œuvres ici présentées ; elles ont pris la forme de poutres et j’ai utilisé le morse pour transformer le texte en sculpture (Le Crépuscule du matin, 2013). Assez naturellement j’ai lu de plus en plus de choses d’elle, et au fur et à mesure des sollicitations pour des expositions je me suis retrouvé à travailler tantôt sur un texte, tantôt sur une simple phrase. Au fil des ans j’ai fait cinq ou six pièces ou expositions sur son travail, mais sans vraiment me poser de questions sur la raison pour laquelle je revenais systématiquement à Bessette, car à chaque fois il y avait un intérêt spécifique sur un texte particulier. L’idée de cette exposition est une mise en regard de toutes ces productions afin justement de problématiser le rapport que j’entretiens avec cette écrivaine, une mise en perspective des différents travaux et différents textes de Bessette.

Travaillez-vous spécifiquement sur une problématique de transposition plastique de l’écriture ou tentez-vous d’aller au-delà ?
Les processus aboutissent à des formes plastiques, c’est l’idée de départ. J’espère que l’idée ne s’épuise pas là, car autrement il s’agirait d’un système exclusivement formel. Le travail se fait toujours de manière très différente. Chaque série de pièces développe une technique qui lui est spécifique et que je mets au point uniquement pour elle. Dans l’exposition sont présentés des objets plastiques tous différents les uns des autres, et chacun a un lien très fort avec son texte de départ et sa particularité, sa constitution, ses structures internes – même si chez Bessette la forme a aussi une importance très marquée et que chaque texte va se développer d’une certaine manière dans un univers plastique.

Je mets donc au point des processus qui produisent des formes plastiques, mais celles-ci sont malgré tout aléatoires puisque ces processus doivent ensuite être appliqués à la matérialité des choses. Les résultats dans l’ensemble ne sont pas reproductibles ni prévisibles, car j’inaugure toujours une technique, que par conséquent je ne maîtrise pas, pour une nouvelle série d’œuvres.

Dans nombre de ces œuvres, on peine à savoir si on est plutôt dans le registre de la disparition ou, à l’inverse, dans celui de la réapparition. Parvenez-vous à vous situer ?
En fait j’essaye de ne pas me situer, c’est vraiment cette frontière qui m’intéresse le plus et c’est sur cette ligne que j’essaye de me tenir en équilibre. Ce que vous dites renvoie à la seule phrase de toute l’exposition qui ne soit pas de Bessette mais de Christian Rizzo [chorégraphe et metteur en scène], qui est écrite en morse dans un grand tableau de cendres et qui dit : « Monter ça : le fait d’apparaître et de disparaître en même temps, d’être en activité pour montrer comment tu essaies de disparaître » (2014). On est donc exactement là-dedans : à quel moment quelque chose devient autre que lui-même ? qu’est-ce qui reste de lui quand il est devenu cet autre ? quelle est cette part qui malgré tout va persister dans une forme qui n’est plus soi ? Cela met en jeu tous les rapports de la manière d’exister, du rapport à l’autre, individuel et social, et dans la figure de Bessette toutes les manières d’exister au sein d’une société.

Emmanuel Lagarrigue, quelque chose d’invisible n’en peut plus

Jusqu’au 14 mai, Dilecta, 49, rue Notre-Dame-de-Nazareth, 75003 Paris, tél. 01 43 40 28 10, www.editions-dilecta.com, tlj sauf dimanche-lundi 14h-19h. Un second volet de l’exposition se tiendra du 11 juillet au 10 septembre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°455 du 15 avril 2016, avec le titre suivant : Emmanuel Lagarrigue : « Transformer une chose en une autre »

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