Samedi 24 février 2018

Ed van der Elsken loin du photojournalisme

Une figure dans le Mois de la Photo

Le Journal des Arts

Le 12 novembre 2009

Jean-Luc Monterosso, commissaire général du Mois de la Photo, promet pour 1998 une édition resserrée à cinquante expositions, avec des thèmes plus aboutis. Cette année, il était encore bien difficile de se faire un chemin : sous des titres de plus en plus énigmatiques ou aguicheurs peut se cacher la déception (\"Double vie, double vue\"), mais derrière un nom peu connu, l’esbroufe (Peter Beard), ou une prometteuse découverte (Ed van der Elsken).

PARIS - Bien qu’il ait vécu plusieurs années à Paris, de 1950 à 1955, et fréquenté le milieu "bohème, morose et défaitiste" de la rive gauche – à laquelle il consacrera d’ailleurs son premier livre, Une histoire d’amour à Saint-Germain des Prés, 1956 –, Van der Elsken (1925-1990) est peu connu chez nous, et l’initiative de l’Institut néérlandais n’en sera que mieux reçue (mais une telle manifestation aurait mérité de durer plus d’un mois, et avec une meilleure publicité). Eclipsé par la certitude bien française d’avoir ici les meilleurs photographes de Paris, ce Hollandais "têtu", "hostile à l’esprit petit-bourgeois", individualiste, regagnera son pays, Amsterdam, puis Edam, d’où il sillonnera le monde, avec le même œil bleu qui se passionne davantage pour les êtres humains que pour les événements dits historiques, autrement dit très éloigné du photojournalisme. L’étroit gourbi qu’il partage avec femme et enfants à Paris dit l’essentiel de la dureté de l’après-guerre, de la résignation (jusqu’au pessimisme) mêlée d’amour et de partage qui est le lot des anonymes, fussent-ils artistes. Mais qui s’arrêtera devant un landau poussé sous la neige mesurera la distance avec tel photographe parigot trop fêté : pas d’anecdote ici, de la vérité toute nue.

Tout mérite d’être photographié, pourvu que ce soit avec générosité ; il en résulte une fluidité de l’image, comme si le photographe ne faisait qu’effleurer avec tendresse. Et l’on retrouve cette curiosité pour la simplicité de la vie en Afrique – il publie Bagara en 1959 – ou en Inde, souvent avec des travaux en couleur (années 70), ou quand il photographie "ses familles" – il fut marié trois fois –, leurs ébats, le polder (des poneys sous la neige, encore, 1979). Cinéaste, réalisateur pour la télévision – quelques films sont également visibles sur des moniteurs dans l’exposition –, il met en avant la lucidité jusqu’à filmer sa propre fin (il fut atteint d’un cancer) dans Bye (1989). Il faudrait aussi l’appréhender à travers ses nombreux ouvrages – Sweet Life  (1966) ; Parijs ! 1950-1954 (1981) ; Amsterdam (1985) –, à la mise en page très étudiée (le graphisme étant une spécialité néerlandaise). Un personnage très attachant, avec lequel on aimerait passer plus de temps.

Collage proliférant
Le contraste est parfois confondant, d’un quartier de Paris à l’autre ; et en photographie plus qu’ailleurs peut-être, il pourrait facilement entretenir une méthodique "chronique de l’esbroufe". Peter Beard, "artiste" américain ayant fait de l’Afrique son terrain de jeu, a installé ses quartiers d’hiver au Centre national de la photographie, rue Berryer. L’esbroufe étant "l’air important par lequel on cherche à en imposer", voilà quelqu’un qui ne manque pas d’air, imposé par le vent porteur d’une jet-set-fashion-society. Dès l’entrée, l’exposition est placée sous la bénédiction d’illustres et "imposantes" figu­res : Karen Blixen, que Beard rencontra en 1961– il hérita de ses archives –, Bacon par-ci, Warhol par-là, avec Jackie Onassis en prime, et le visage décharné de Karen Blixen dans tous les coins, en tous formats. C’est la fameuse autosuffisance de la réciprocité référentielle, par laquelle on ne sait plus qui valorise l’autre. L’objet de cette ire : un collage proliférant de photos, coupures de journaux, cartes postales, mues de serpents, complétés de gribouillages de nervosité dans une salle d’attente et de vélléités scolaires à faire comme les grands. Un Diary (Journal) fourre-tout dans un désordre "à la Bacon", rephotographié, agrandi, recommenté et revisité comme un texte biblique, et parfois agrémenté en transparence d’agréa­bles créatures glamour.

On ne sait pas où donner de l’œil, et du reste cela n’a aucune importance car il n’y a pas grand chose à voir, sinon de la suffisance, de l’ostentatoire, de la banalité – zébrée de cadavres d’éléphants, c’est vrai –, de l’étalage de bons sentiments et de vilaines vanités ; gêne de la dernière salle, où deux vitrines d’objets cultuels masaïs, autrement fascinants, sont les otages de la mondanité. À l’heure où l’on se perd en arguties pour secourir un million d’Africains au Zaïre, où les derniers film et livre de Depardon sur l’Afrique, autrement réalistes, passeraient pour pleurnichards, quel besoin avait le CNP de valoriser ce bruitage surévalué et de lui consacrer un volume de la collection Photo poche (qui nous avait habitués à mieux) ? Gêne du texte, de Christian Caujolle, qui peine à nous faire reconnaître là quelque talent ou générosité. Sous un titre accrocheur, "Double vie, double vue", l’exposition de la Fondation Cartier, préparée par Patrick Roegiers, se proposait de "décliner en totalité le thème ‘un art en partage’ (couples, duos, jumeaux)", un des trois thèmes retenus pour ce Mois de la Photo.

Très répétitif
Ce n’est certes pas une mauvaise idée si l’on considère que l’appareil photographique fonctionne comme un miroir, même lorsqu’il vise l’altérité, ou que le photographe est plus qu’un autre attiré par la figure du double – principes soulignés de longue date par tous les commentateurs. Il s’agissait de montrer que certains photographes travaillent en duo, que l’autoportrait s’accomplit dans le dédoublement, ou que le comparativisme scientifique auquel ouvre l’image photographique se plairait à l’auscultation des mystères de la gémellité, principal sujet de l’exposition. Mais une bonne idée rhétorique ne remplit pas automatiquement un espace d’exposition : non que le matériel manque (150 pièces), mais le "sujet emblématique, récurrent dans l’histoire de la photographie, décliné par une nuée d’opérateurs de tous genres, de tous pays et de toutes esthétiques" est très répétitif et ne se manifeste à vrai dire que par des séries systématiques, et en­nuyeuses, de Sue Packer, Wist Thorpe, Trick Morrissey, Harvey Stein, Dominique Delpoux... (une nuée évaporée). Contrairement à l’attente entretenue, rien de troublant, rien de marquant, rien de surprenant là-dedans ; et à la désagréable impression de n’avoir vu qu’une seule et même photo (déclinée) s’ajoute le "doublonnage" des expositions personnelles inscrites sous le même thème (déclinaison de la déclinaison) : celles de Hogan et Amblard (Maison européenne de la Photographie), Felten-Massinger (galerie Michèle Chomette), McGough et Mc Dermott (galerie Françoise Paviot), et Denis Roche (galerie J. et J. Donguy), que l’on conseillera plutôt d’aller décliner – une fois ou deux – dans les lieux cités.

Et réconcilions-nous autour d’un choix de haute sensibilité : 40 épreuves magistrales, de toutes époques, faisant office de bougies d’anniversaire pour les vingt ans d’activité d’Alain Paviot, galeriste en constant éveil. Ses Moholy, Siégel, Krull, Dora Maar, Painlevé valent un détour réjouissant. Du pouvoir sélectif de l’œil et de la photographie comme invention permanente.

ED VAN DER ELSKEN, RÉTROSPECTIVE, 1956-1990, jusqu’au 8 décembre, Institut néerlandais, 121 rue de Lille, 75007 Paris.
PETER BEARD, jusqu’au 20 janvier, Centre national de la photographie, 11 rue Berryer, 75008 Paris ; Photo poche 60 F.
DOUBLE VIE, DOUBLE VUE, Fondation Cartier, jusqu’au 29 décembre, puis du 10 janvier au 16 mars, 261 Bd Raspail, 75014 Paris ; catalogue Actes Sud / Fondation Cartier, 160 F.
Galerie Alain Paviot, jusqu’au 21 décembre, 5 rue du Marché-Saint-Honoré, 75001 Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°31 du 1 décembre 1996, avec le titre suivant : Ed van der Elsken loin du photojournalisme

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