Vendredi 19 octobre 2018

Ecrasé par le passé

Charles Quint est victime d’un discours scolaire

Le Journal des Arts

Le 7 janvier 2000 - 628 mots

Lourde machinerie aux effets approximatifs, l’exposition « Charles Quint » présentée à l’Abbaye Saint-Pierre se noie dans un discours scolaire et documentaire. Le Musée des beaux-arts s’attache, lui, avec plus de succès au rôle de la peinture dans la construction d’un mythe.

GAND (de notre correspondant) - Le dossier de presse s’ouvrait sur une liste de sponsors et de partenaires remplissant à elle seule une page serrée. Le ton était donné. L’opération “Carolus” a relevé d’un bon marketing qui ne semble pas avoir été relayé par une ambition autre que didactique. Ici comme ailleurs, l’absence d’idée claire a laissé libre cours à une accumulation d’effets approximatifs. Ainsi, pour évoquer la découverte du Nouveau Monde et le pillage des trésors amérindiens, les organisateurs ont visé l’explicite, non sans grossièreté : un faux ponton, une passerelle, une pièce chemisée de bois pour rendre l’effet d’une cale, et des caisses sommaires où sont présentées des œuvres venues du Mexique devraient évoquer les lointaines et riches colonies. La présentation se mue en parodie, l’exposition dérape dans le grotesque.

Tout au long du dédale qui mène le visiteur, de Gand aux Pays-Bas, de l’Europe au monde, selon un parcours chronologique et thématique qui embrasse des questions cruciales comme la Réforme, l’Humanisme, l’art de la Renaissance dans les Pays-Bas, la politique européenne de l’Espagne ou les relations entretenues avec l’Empire, objets et œuvres – souvent exceptionnels – défilent dans une morne platitude scolaire. Tout semble écrasé pour mieux tenir dans un schéma documentaire qui, à en juger par la progressive désertion des salles, épuise rapidement le visiteur. L’exposition de Gand a manqué d’un vrai metteur en scène. La confrontation du catalogue et du bel ouvrage publié parallèlement par le Fonds Mercator le démontre. À l’accumulation des documents, répond l’organisation d’une iconographie qui parle d’elle-même et que soutiennent des textes synthétiques quoique précis.

Figure d’autocrate ?
Mais que recouvrent ces discours qui jouent des images pour écrire le passé ? Cette question est remarquablement posée par l’exposition présentée au Musée des beaux-arts de Gand, où le spectateur est confronté à une opération de démontage des mécanismes inhérents à la peinture. À travers la figure complexe de Charles Quint, l’histoire devient le fruit d’une construction qui nourrit les fantasmes identitaires d’une Belgique née en 1830. Les peintres apparaissent comme les artisans d’une construction qui offrirait au présent sa légitimité historique. Loin du tyran ou de l’autocrate inquisiteur, la figure de Charles Quint rayonne avec simplicité et émotion. Car l’histoire s’enracine dans l’homme en des termes romantiques. Enfant mélancolique qui devine ce que régner signifie ou homme mûr drapé dans sa charge, Charles Quint évoque le génie solitaire. L’abdication, représentée avec la dignité d’un sacre en négatif, lui confère une noblesse héroïque à laquelle succède le repli mélancolique dans l’attente de la mort. Tout ici est fiction, que l’analyse critique proposée par le catalogue démonte avec rigueur et clarté. Pourtant, le poids de l’image semble l’emporter sur la lucidité de l’analyse. Dans les salles du musée, un groupe d’enfants assis par terre écoute le guide leur raconter l’histoire étonnante d’un empereur enfant nommé Charles Quint. Loin du poids des faits énumérés à l’Abbaye Saint-Pierre, loin de l’érudition maîtrisée de l’ouvrage d’Hugo Soly, dans le rêve et l’imaginaire de la peinture d’histoire, le passé a conservé sa capacité d’envoûtement et le mythe refuse de se taire.

- CAROLUS. CHARLES QUINT 1500-1558, jusqu’au 30 janvier, Abbaye Saint-Pierre, Sint-Pietersplein 9, Gand, tél. 32 9 222 07 62, tlj 10h-17h, mardi 10h-22h. Catalogue 368 p., 1 500 FB. À lire également : Hugo Soly, Charles Quint 1500-1558, Fonds Mercator, 4 650 FB.
- CHARLES QUINT ET L’IMAGINATION DU XIXe SIÈCLE, jusqu’au 19 mars, Musée des beaux-arts, Citadelpark, N.Liemaeckerplein 3, Gand, tél. 32 9 222 17 03, tlj sauf lundi et mardi 9h30-17h30.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°96 du 7 janvier 2000, avec le titre suivant : Ecrasé par le passé

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