Duchamp, Ray, Picabia, Triangle d’or

Triangle d’or

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 25 mars 2008 - 1007 mots

L’affiche est aussi belle qu’inédite. Duchamp, Man Ray et Picabia, le trio d’agitateurs de l’art du xxe siècle, créent l’événement à Londres, une exposition pléthorique qui doit compter avec son complément parisien, orchestré au Passage de Retz par Jean-Hubert Martin.

L' image est célèbre : Marcel Duchamp et Man Ray jouant aux échecs en costume sombre à califourchon sur la balustrade des toits du Théâtre des Champs-Elysées. Elle est extraite d’Entr’acte, court métrage pensé pour être diffusé au moment de l’entracte du ballet Relâche dont Francis Picabia a écrit le livret.

À Londres, plus qu’une exposition, une bote à idées commune
Corbillard tiré par un dromadaire, danseuse à barbe et en tutu filmée en contre-plongée au travers d’une vitre, séquence de tirs de ball-trap, partie d’échecs inondée par un tuyau d’arrosage, ce « tout petit scénario de rien du tout » signé Picabia assure un début de notoriété à son jeune réalisateur René Clair. On est en 1924, Dada tire le rideau et la bourgeoisie friande d’avant-garde et de scandales se presse pour assister aux facéties des agitateurs de l’art.
Le film figure évidemment en bonne place dans l’exposition de la Tate, à Londres. Il est aussi l’un des très rares moments réunissant physiquement Man Ray (1890-1976), Duchamp (1887-1968) et Picabia (1879-1953) qui préféreront d’ordinaire jouer leurs complicités par paire et dans l’ombre. Ni inventaire des hypothétiques collaborations entre les trois artistes, ni prétexte à esquisser un contexte historique, l’exposition de la Tate entreprend plutôt d‘ouvrir une boîte à idées commune. Une boîte à l’assaut des traditions, du goût, de l’ordre, de l’utile, de la permanence, des chapelles et de tout commerce, promotion ou pouvoir. Une boîte individualiste, sans doute nihiliste mais conquérante, tant elle augmentera le territoire de l’art. Tant les secousses s’en font sentir aujourd’hui encore.
À Picabia, l’aîné, de déclencher l’assaut. Grand bourgeois d’ascendance espagnole, il a presque dix ans de plus que Duchamp et Man Ray, aime les belles voitures, les femmes, l’opium, parle bruyamment par fulgurances, mène une vie festive et infidèle et entretient avec la peinture un dialogue iconoclaste permanent dont il modifiera obstinément les accords toute sa vie. Picabia le « loustic », le poète, le dandy jouisseur rencontre Duchamp l’ascétique, le fils de notaire normand en 1911. « Entre 1911 et 1914, confirme Duchamp, ça a été pour nous une explosion. Nous, c’était assez comme les deux pôles, si vous voulez, chacun ajoutant quelque chose et faisant éclater l’idée par le fait qu’il y avait deux pôles. Étant seuls – il aurait été seul, j’aurais été seul –, peut-être moins de choses se seraient-elles produites en nous deux ».
Man Ray, alors jeune peintre, entre dans la danse en 1915 à New York, présenté à Marcel Duchamp par l’intermédiaire du collectionneur Walter Arensberg. Le contexte bouillonnant et libéral de l’intelligentsia new-yorkaise – pendant et après la guerre – fait le reste.

Plus de trois cents pièces pour une exposition encyclopédique
Dada a trouvé sa forme et ses acteurs outre-Atlantique. Et si Duchamp garde son incorrigible distance, Dada décrit bien une manière d’être et de vivre que partagent les trois artistes dont les liens amicaux – en dépit d’un certain « communautarisme » sentimental – ne se déferont plus.
La Tate rend évidemment compte de cette séquence radicale et glorieuse. Paris-New-York. Celle de la revue 391 montée par Picabia ou de New York Dada imaginée par Man Ray et Duchamp, celle de la présentation à la Société des Artistes Indépendants de l’urinoir en Fontaine par Duchamp et de ce qui s’en suivit, celle encore des premiers Rayogrammes de Man Ray en 1921 ou de ses photographies de Duchamp en Rrose Selavy.
Jeux de mots, jeux d’objets, mouvements décomposés, machines à désir, mécanismes de tout poil imaginés par les trois artistes, grand verre, urinoir, roue de bicyclette de Duchamp, nus lumineux et ombrés, métronome ou fer à repasser clouté de Man Ray, splendides Transparences, espagnolades ou portraits à chevelures en allumettes de Picabia, le parcours de la Tate se déroule sans encombres mais diablement ordonné. Pas de rapprochements formels, les analogies se font par opérations et processus et laissent bien peu de place aux jeux de langage.
Plus de trois cents pièces, pour l’essentiel admirables mais attendues, et accrochées avec un soin, une distance, un sens de la belle œuvre muséale. Difficile alors de toucher du doigt les polissonneries, les jeux et sacrilèges commis par le trio. D’autant que les œuvres sont bien peu documentées. Les salles se succèdent à la manière d’une irréprochable notice encyclopédique, sans surprises ni accidents, sans souffle susceptible de rendre compte un temps soit peu de l’esprit dissipé et frondeur des trois protagonistes. En témoigne le bref rayon érotisme bâti autour de l’Étant donné (1946-1966) de Duchamp invitant à lorgner par un petit trou le corps offert d’une femme nue. Un condensé des plus littéraux pour un moteur qui traverse de façon hardie et capitale tout l’œuvre des artistes.

Un rassemblement exceptionnel et quelques découvertes
Reste que l’exposition fait événement par le nombre et la qualité des œuvres et ménage quelques raretés venues d’outre-Atlantique et distribuées en amorce et en conclusion du parcours. À l’image des premières dettes picturales de Duchamp envers l’impressionnisme et Cézanne, les batailles livrées avec le cubisme dont témoignent l’exceptionnelle présence du Nu descendant l’escalier n°2 de 1912 ou la tourbillonnante rapsodie mi-cubiste, mi-orphique Je revois en souvenir ma chère Udnie, signée Picabia en 1913-1914.
À débusquer encore, les jeux d’échecs designés par Man Ray ou le Bilboquet de 1910, premier ready-made pas tout à fait volontaire signé Duchamp. Et à découvrir enfin les grands et sombres formats constellés de pastilles rondes et colorées que peint Picabia à la fin de sa vie et le dernier mot laissé aux toiles érotiques du discret Man Ray, dont Duchamp disait : « Man Ray, n.m., synon. de joie, jouer, jouir. »

Repères

1879
Naissance de Picabia à Paris.

1887
Naissance de Duchamp à Blainville (Seine-Maritime).

1890
Naissance de Man Ray à Philadelphie.

1911
Rencontre de Picabia et Duchamp.

1913
Man Ray se rend à l’Armory Show, moment fondateur de l’art moderne à New York. Duchamp y envoie son « Nu descendant un escalier », qui fait scandale. Picabia expose quatre tableaux. L’événement marque l’esprit des trois artistes.

1915
Picabia participe avec Duchamp à la revue d’avant-garde « 391 ».

1917
Picabia participe avec Duchamp à la première exposition des Indépendants de New York. Duchamp expose « Fontaine », ready-made qui n’est autre qu’un urinoir.

Repères

1920
Picabia poursuit son activité à Paris, entouré de Tristan Tzara et d’André Breton.

1922
Premier Rayogramme de Man Ray.

1924
Picabia, Duchamp et Man Ray réalisent « Entr’acte » un délire visuel de quelques minutes.

1949
Rétrospective de l’œuvre de Picabia à la galerie René Drouin, à Paris.

1953
Picabia meurt à Paris.

1968
Duchamp meurt à Neuilly-sur-Seine.

1976
Man Ray décède à Paris.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°601 du 1 avril 2008, avec le titre suivant : Duchamp, Ray, Picabia, Triangle d’or

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