Vendredi 14 décembre 2018

Collage

Drôle d’oiseau

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 25 octobre 2007 - 632 mots

Le Musée Tinguely, à Bâle, rend hommage à la liberté créatrice de Max Ernst et son double, l’oiseau Loplop, autour d’une fresque emblématique longtemps oubliée.

 BÂLE - Lorsque le regretté Harald Szeemann collaborait avec le Musée Tinguely à Bâle, en Suisse, il avait esquissé une liste des artistes préférés de Jean Tinguely, préfigurant un cycle d’expositions. Après Yves Klein en 1999 et Marcel Duchamp en 2002, Max Ernst (1891-1976) est un nouvel opus inspiré de ces « Tinguely’s favourites » auquel le musée suisse consacre, non pas une rétrospective, mais une exposition monographique. Sur une idée d’Annja Müller-Alsbach, conservatrice au musée et commissaire de la manifestation, les œuvres d’Ernst s’articulent autour d’un tableau emblématique, Pétales et jardin de la nymphe Ancolie, dont la restauration se déroule sous les yeux des visiteurs.

Un « Vogelfrei »
Conçu en 1934 pour le Corso Bar, dancing zurichois haut en couleur, Pétales et jardin de la nymphe Ancolie est un « chef-d’œuvre caché, oublié, qu’on a toujours regardé de travers », explique Werner Spies, spécialiste de Max Ernst, qui a largement contribué à l’exposition. Divisée en dix-huit panneaux lors de son démontage en 1945, la peinture murale a intégré les collections du Kunsthaus de Zurich, ce sans bénéficier pour autant d’une grande visibilité. Volontiers comparée par Spies au Guernica de Pablo Picasso, la fresque bénéficie aujourd’hui d’un traitement de faveur. Outre l’opération médiatisée de sa restauration – un atelier à l’étage invite les visiteurs à découvrir les diverses étapes du travail des techniciennes –, l’œuvre donne son cœur et son titre à l’exposition, « Dans le jardin de la nymphe Ancolie ». Le parcours s’apparente ainsi à une promenade reliant plusieurs thèmes, ou facettes de l’artiste, à cette pièce phare, tout en ménageant une place à son double, l’oiseau Loplop.
Max Ernst se disait lui-même « vogelfrei », une expression allemande qui signifie littéralement « oiseau libre », mais surtout « hors-la-loi ». On suit donc le vol de ce drôle de volatile, qui s’amuse à se métamorphoser, à brouiller les pistes en construisant « une réalité avec une autre réalité », décrit la commissaire. Ainsi des collages effectués à partir de gravures d’ouvrages anciens qui mettent en scène des situations inédites, souvent drôles, toujours surprenantes – on retrouve avec bonheur de larges extraits de collages issus de la série « La Femme 100 têtes ». Ainsi des tableaux où l’artiste se plaît à imaginer diverses techniques (frottage, grattage, décalcomanie…), où le hasard et sa main se confondent et où le sujet se construit sous l’œil du spectateur : un couple de personnages fondus dans La Ville entière (1936), les étranges créatures de La Nature à l’aurore (1938) ou le visage de profil perdu parmi les feuillages de Swampangel (1940).
La manifestation bâloise rend surtout un bel hommage à l’idée de « Liberté chérie » selon Max Ernst, qui le poussait, par exemple, à décorer les murs des endroits qu’il habitait. De superbes exemples de portes peintes et de fresques à l’huile, récupérées à Eaubonne (Val-d’Oise) dans l’ancienne maison de Paul Éluard par la fille du poète, ouvrent le parcours de l’exposition. La majorité des œuvres proviennent de main privée ; plus rares sont-elles à être issues de collections publiques, à l’instar de La Sauterelle, acquisition du Musée Zervos à Vézelay (Yonne). Max Ernst s’est manifestement créé un cercle d’admirateurs dévoués qui gardent jalousement leurs trésors. Parmi ces proches figurait Jean Tinguely, dont la technique d’assemblage à partir de matériaux de récupération n’est pas sans rappeler l’esprit des collages surréalistes. Cependant, à la différence du sculpteur, Max Ernst effaçait les traces matérielles de son intervention, souhaitant créer un collage impeccable et ainsi commettre le « crime parfait ». Et devenir un hors-la-loi.

MAX ERNST DANS LE JARDIN DE LA NYMPHE ANCOLIE

Jusqu’au 27 janvier 2008, Musée Tinguely, 1, Paul Sacher-Anlage, Bâle, Suisse, tél. 41 61 688 94 58, tlj sauf lundi, 11-19h, www.tinguely.ch. Catalogue, Hatje Cantz, en all., 224 p., 39,80 euros, ISBN 978-3-7757-2037-3.

MAX ERNST

- Commissaires : Annja Müller-Alsbach, conservatrice au Musée, avec le soutien de Werner Spies, spécialiste de Max Ernst - Nombre d’œuvres : plus de 200 (peintures, dessins, aquarelles, collages, gravures, photographies, sculptures...) réparties dans 9 salles

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°267 du 19 octobre 2007, avec le titre suivant : Drôle d’oiseau

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque