Biennale

Drôle de cohabitation à Saint-Étienne

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 15 décembre 2006

La manifestation consacrée au design marie le meilleur, avec les propositions de Matali Crasset, au plus contestable.

SAINT-ÉTIENNE - Virage à 180o pour la 5e Biennale internationale de design de Saint-Étienne (Loire), qui s’est déroulée du 22 novembre au 3 décembre. En hausse constante lors des précédentes éditions, le nombre de pays invités a été revu à la baisse, avec 43 nations représentées – contre 82 en 2004. Exit donc le dissipé « souk planétaire », place à une démonstration plus sage. Cette décision revient à Elsa Francès qui, en qualité de directrice de la Cité du design, a pris les rênes de la Biennale 2006. Six expositions majeures ont été mises en avant, parmi lesquelles celle de la designeuse Matali Crasset, « Cohabitations », qui a donné son nom générique à l’ensemble de la manifestation. Au total, 17 500 m2 pour un coût de 3,5 millions d’euros, selon Michel Thiollière, sénateur maire de Saint-Étienne.
Pour le moins, il y avait « à boire et à manger ». Au sens propre du terme d’abord avec cette exposition intitulée « Gooood Food », qui surfe sur une notion à la mode quoiqu’encore vague : le « design culinaire », dont un volet bigrement pointu est représenté par la gastronomie moléculaire du chef Pierre Gagnaire et du physico-chimiste Hervé This, de l’Institut national de recherche agronomique (INRA). Ceux-ci sont les auteurs de mets étranges et colorés issus de leurs recherches sur « les mécanismes physiques ou chimiques des opérations et transformations culinaires ».
À boire et à manger au sens figuré ensuite, avec une multitude de présentations où un tri sérieux s’imposait. Desservie par une mise en scène maigrelette, l’exposition « Demain, c’est aujourd’hui » dévoilait cent quarante produits prospectifs. Son mérite : montrer des prototypes rarement exhibés hormis à un public professionnel, tel ce lave-vaisselle sans eau qui nettoie au gaz carbonique (Electrolux) ou le « concept bag » Overload (Delsey), dont le centre de gravité a été déplacé pour un meilleur confort de roulage. Seul bémol : les travaux d’étudiants y côtoient sans distinction marquée les recherches poussées des industriels. Ce manque de lisibilité, déjà observé lors de précédentes Biennales, conduit à un reproche général : mettre sur un même plan projets d’école, recherches prospectives et produits déjà commercialisés brouille le propos.
« Cohabitations », exposition-vitrine oblige, bénéficie, elle, d’une scénographie généreuse et efficace. Matali Crasset, sa commissaire, s’est penchée de façon probante sur un enjeu clé de notre société, « habiter ensemble », examinant des solutions adaptées aux différentes échelles du logement, du quartier, de la ville, du monde. Les pistes sont légion, de l’innovation au sein même de la famille (http://innovation.familiale.free.fr) au projet « RelationChip » des Allemands Vogt & Weizenegger, service qui permet d’échanger un vêtement contre un autre muni d’une puce électronique afin d’en suivre la « traçabilité » via Internet (www.relationchip.org).

Manipulation du spectateur
Avec « Juste avant la transformation », les réflexions développées par le graphiste Ruedi Baur sont aussi éloquentes. Celui-ci regarde le travail de designer comme un acte politique, analysant désirs de changements et réels besoins, lesquels entraînent une transformation inéluctable de l’existant. L’installation était séduisante, peut-être un peu trop ardue pour s’y plonger sans filet.
Restent deux expositions pour le moins discutables. La première, « Eden ADN », est un leurre. Son postulat : la matière vivante est aussi une « matière à design (sic) ». L’homme, depuis la nuit des temps, a tenté de maîtriser ou de transformer la nature, donc de modifier génétiquement la matière vivante végétale ou animale. Le propos, ici, veut assimiler cette manipulation génétique à un processus de design. Or la brebis clonée Dolly a bien été « engendrée » par un scientifique, et non par un designer. La démonstration tourne au ridicule lorsque cette matière vivante est l’humain (« esthétisation » du corps, érotisation à trois sous…), voire à la farce lorsqu’il s’agit de la transposer au meuble et à l’objet (lampe avec un abat-jour en papier tue-mouche…).
La seconde exposition contestable se déployait au Musée de la mine. Elle mettait en scène l’une des tartes à la crème actuelle : la frontière entre art et design. « It Depends… between Art and Design » présente une trentaine de pièces d’artistes et de designers et prétend jeter le trouble quant à la nature de chacune. Faut-il nécessairement convoquer le vocable « design » dès qu’un artiste use, dans son travail, d’un objet ou d’un meuble ? L’exposition croit manier des concepts quand elle ne manipule que des images… et le spectateur. « Si le visiteur est perturbé en sortant de l’expo, c’est gagné ! », explique l’un des deux co-commissaires, Marc Partouche. Le design a-t-il vraiment à gagner à ce genre de malentendus ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°249 du 15 décembre 2006, avec le titre suivant : Drôle de cohabitation à Saint-Étienne

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