Devéria

Le serment de 1830

Par Marie Maertens · L'ŒIL

Le 1 février 2006

À l’âge de 22 ans, Eugène Devéria promettait d’être un interprète romantique majeur. Pourtant, son œuvre a davantage connu le destin d’un artiste de second rang.

En 1827, Eugène Devéria (1805-1865) triomphe par un coup de théâtre au Salon ; dix ans plus tard, il ne sera qu’un petit maître. Il doit son succès à un tableau qui demeurera son chef-d’œuvre : La Naissance d’Henri IV, salué par tous et qui le met au rang des Delacroix ou Vernet. La critique dithyrambique complimente son sens de la composition et surtout sa maîtrise du coloris, dans la lignée de Véronèse. Considéré comme l’un des artistes les plus représentatifs de la génération romantique, Devéria fait partie du cercle intime de Victor Hugo et fréquente Lamartine, Musset, Dumas ou Delacroix. Il affectionne très tôt la formule de « genre historique », qui procède d’un goût pour la chronique, allié aux détails piquants. Selon Baudelaire, il invente le pittoresque romantique.

Devéria, un peintre d’histoire
Dès le début de sa carrière, Devéria se place politiquement du côté du pouvoir. Loin du Radeau de la Méduse, une critique sociale par Géricault, son hommage à Henri IV évoque l’origine de la dynastie des Bourbons.
En 1831, il réalise une esquisse pour le concours organisé en vue de décorer une salle de la Chambre des députés. Le règlement imposait un tableau démonstratif et didactique, donnant du monarque une image susceptible de résumer les aspirations du nouveau régime. Cette œuvre était destinée à en finir avec la Révolution et réconcilier le peuple avec son roi. Bien que Devéria n’ait pas gagné le premier prix, Louis-Philippe remarque son esquisse, l’achète pour sa collection personnelle et lui passe commande d’un grand tableau à l’identique de 5,5 sur 9,4 mètres, pour orner la salle de 1830 à Versailles.

Versailles, siège du pouvoir
Voulant asseoir son autorité, le dernier roi de France trouve en effet à Versailles un terrain propice pour se mettre en avant. S’il est représenté en héros révolutionnaire dans la salle de 1792, c’est encore davantage celle de 1830 qui se révèle tout à sa gloire. Jusqu’au plafond, sont exaltées les vertus telles que la justice et la sagesse, mais aussi donc cette séance royale du 9 août 1830, durant laquelle le roi prête serment de maintenir la Charte. Malheureusement pour Devéria, ce tableau emblématique du nouveau régime et qui devait le propulser à nouveau au cœur de l’actualité fut plutôt fraîchement accueilli. Il ne répondait plus aux exigences des critiques et du public de l’époque et se révélait d’un style trop lisible, quasi littéral.
Avec le recul, cette œuvre se place néanmoins au rang des peintures qui relatent les actes les plus importants de l’histoire de France, à la suite du Couronnement de Marie de Médicis par Rubens, du Sacre de Napoléon de David et du Sacre de Charles X par François Gérard.

Le roi Louis-Philippe
Le monarque s’engage envers le peuple souverain
Figure centrale du tableau, attirant tous les regards, le roi est représenté la main droite levée pour le serment, debout sur un podium devant le trône de la Chambre des députés. À ses côtés se trouvent ses fils, les ducs de Chartres et de Nemours et derrière lui, les maréchaux d’Empire, Macdonald, Oudinot, Mortier et Molitor. Ils portent les insignes sacrés rescapés de l’ancienne France comme la couronne et l’épée. Sur une table, des papiers, une plume et un encrier rappellent les résolutions qui viennent d’être lues au roi par le président des Chambres.
Le serment occupe une place à part au sein de la salle de 1830 car Louis-Philippe prend la couronne des mains des parlementaires. Il reçoit ainsi ses fonctions des représentants du peuple par un contrat qu’il s’engage publiquement à respecter, alors que sous l’Ancien Régime le roi tenait sa souveraineté de Dieu. Il monte sur le trône par la seule volonté de la nation.

Les pairs
Les spectateurs sont aussi invités
Formant demi-cercle, les membres des deux Chambres suivent la scène du regard. Au premier plan, à gauche, les pairs sont figurés, comme les députés, de dos. Cette construction permet au spectateur d’être intégré dans leurs rangs. Devéria voulait ainsi montrer que le roi se sentait engagé par son serment.
La composition, qui n’est pas longitudinale comme celle du sacre de David, permet de redistribuer de façon vivante les groupes. L’esquisse préparatoire et la toile sont pratiquement similaires, Devéria ayant retouché à posteriori la première pour la rendre identique au tableau final.

La famille royale
Le luxe des étoffes
Dans les loges surplombant l’assemblée, les parents et les hommes politiques se sont levés. Une draperie marque l’emplacement de la loge de la famille royale. Ce motif est aussi pour l’auteur une occasion de mettre en avant ses talents de coloriste. Comme l’écrit Théophile Gautier : « Les tons éclatants et partout harmonieux naissaient d’eux-mêmes sur sa palette ; il avait une abondance de composition, une facilité de main, une sûreté de touche… »
Celui qui était qualifié à ses débuts de Véronèse français, de peintre romantique héritier du coloris vénitien, aime représenter les soies chiffonnées, les velours miroitants, les passementeries bigarrées, la richesse des bijoux et la variété des coiffures.
Eugène Devéria avait d’ailleurs pour son usage personnel le goût des ajustements fastueux des Vénitiens du XVIe siècle. Il affectionnait le satin, le damas, les joyaux et, selon ses contemporains, se serait volontiers promené en robe de brocart d’or comme un héros du Titien !

Le décor Sobre, laïc et solennel
Rien ne subsiste dans ce décor de l’ancienne pompe royale, notamment celle représentée en 1829 pour Le Sacre de Charles X de François Gérard. Louis-Philippe, en simple uniforme de général, prête un serment d’apparence républicaine. L’absence de l’Église est frappante quand on songe à la place prédominante qu’elle occupait sous l’Ancien Régime.
Tout indique dans ce tableau que la cérémonie a été un acte purement civil et laïc qui a remplacé le majestueux sacre religieux des Bourbons, renouvelé par Napoléon avec la grandiose mise en scène de son propre sacre à Notre-Dame. Ici ne demeure que la simple solennité du serment.

Biographie

1805 Naissance à Paris. 1827 Triompheau Salon avec La Naissance d’Henri IV. 1828 Commande du décor pour les nouvelles salles du Louvre. 1837 Ayant les faveurs de Louis-Philippe, il reçoit des commandes de scènes de batailles pour le musée historique de Versailles. 1838 Commande pour le décor de la cathédrale d’Avignon. 1841 Frappé par la maladie, il se retire à Pau. 1843 Converti au protestantisme, il devient un fervent calviniste. 1865 Décès à Pau.

Autour de l’exposition

Informations pratiques Les deux expositions sur le peintre Eugène Devéria sont organisées pour le 200e anniversaire de sa naissance. Elles ont lieu jusqu’au 19 mars dans deux sites distincts avec deux approches complémentaires. « Eugène Devéria. La peinture et l’histoire » au Musée national du château de Pau, ouvert tous les jours de 9 h 30 à 11 h 45 puis de 14 h à 17 h 15. Tarifs pour le musée et l’exposition : 5,70 et 4,20 € (pour tous, le dimanche). Visites guidées de l’exposition les vendredis 10 et 14 février (1 heure). Tarif : 4,20 €. Musée du Château, 2 rue du Château, Pau (64), tél. 05 59 82 38 18, www.musee-château-au.fr « Eugène Devéria. Variations sur les genres artistiques », au musée des Beaux-Arts de Pau, ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h. Tarifs”‚: 3 et 1,50 €. Musée des Beaux-Arts, rue Mathieu Lalanne Pau (64), tél.”‚05 59 27 33 02.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°577 du 1 février 2006, avec le titre suivant : Devéria

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